PETITS BILLETS 2010/2011/2012

1er janvier 2010

Je vous souhaite les pires ennuis, attrapez les pires maladies orphelines, perdez vos lunettes, vos dents, ,soyez dépressif, mou, que votre voiture ait des méga -pannes, je vous souhaite de vous retrouver sans rien, sur le pavé, que tout ce que vous entreprenez tombe en ruine, que votre vie soit un tel naufrage, que votre seul souhait soit de la quitter à tout jamais.

(Dans la mesure où depuis 60 ans je souhaite les meilleures choses à tout le monde et qu’aucun de mes vœux n’a jamais été exaucé, ni pour moi ni pour les autres,

9 janvier 2010

Il y avait le réchauffement de la planète la semaine dernière, on ne ne parlait plus que de ça, on est passé maintenant au refroidissement exceptionnel, ça fait la une de tous les médias, les alertes oranges sont permanentes. La grippe H1N1 a été repoussée, mais peut revenir par derrière. Les terroristes ont quitté leurs grottes, et menacent nos avions. J’attends avec impatience qu’ils fassent sauter un TGV. C’est tout ce que l’Occident riche mérite. Bizarre comme le pire m’attire, et m’excite. N’empêche que cette nuit, je ne peux pas rentrer chez moi à cause de la neige, je dors à l’hôtel. J’aurais préféré m’enliser sur la route, mais Edith me l’a interdit. Dommage.

15 janvier 2010

Il y a eu le Parti. Ce que disait le Parti était obligé d’être vrai et juste et bon. Mais le Parti nous a mis dedans, il s’était bien planté, on s’est retrouvé sans rien, sans dogme. La Parti est revenu sous une autre forme, « c’est sauvons la planète ». ils savent tout ce qui se passe, tout ce qu’il faut faire, ce qu’il faut manger, j’attends que l’on me dise qu’ils se sont plantés eux aussi. Il y a Michel Onfray, le philosophe, il est formidable, il sait tout, il fait la morale, mais là, il y a problème, il est pris d’un prurit médiatique je ne lui fais plus confiance. Me reste Edgar Morin. Il écrit une belle rubrique dans le monde du 10/11 janvier , «éloge de la Métamorphose », et pourtant il a 88 ans mais j’ai lu avec délectation tout ce qu’il nous raconte, c’est tout ce que je pense.

samedi 23 janvier 2010

Je n’ai pas envie de donner pour Haïti, parce que ce serait juste un problème de bonne conscience, mais je donnerai à Moussa Abaghane qui fait du théâtre avec les enfants d’Agadez au Niger dans des conditions héroïques et qui s’est marié cette année.

Cela me fait sourire cet embrasement de générosité de la France toute entière, qui s’auto- félicite pour son élan, mais quand le jour même 130 réfugiés accostent en Corse, cela ne gêne personne qu’on les mette en tôle immédiatement au mépris de toutes les lois sur les droits des réfugiés. La charité, c’est bien quand c’est abstrait.

Sinon je suis énervé, énervé, car je suis au bord, ça mature, ça macère, ça ne sort pas.

30 janvier 2010

J’aime bien provoquer mes petits enfants. Je leur explique qu’ils sont bêtes, ils jouent à des jeux bêtes, regardent des émissions bêtes, font des dessins bêtes, je leur dis qu’ils ne savent que penser comme leurs parents, dont ils sont les perroquets patentés.

Réaction de Kolia 8 ans : « cher Papy Jack, tu trouve que les enfants sont stupides, alors esaille de répondre à c’ette question «

Qui a créé le monde, et comment les hommes se sont créés ?

« Si tu ne c’est pas, tu es stupide ». Aïe, je suis mal , ma sœur qui a repris les études me demande quant à elle : « Jacques, je ne comprends pas pourquoi les nazis voulaient-ils tuer les juifs ? ». Dis donc, ce n’est pas facile de ne pas être stupide.

5 février 2010

Je suis resté prostré, immobile un long moment comme si j’avais trouvé ce que je cherchais depuis longtemps.

Je m’étais préparé à ce moment, on m’en avait parlé, j’avais vu des photos, du film mais là, j’ai été saisi d’emblée, violemment, profondément.

L’image s’est incrustée en moi pour toujours.

Aucun écran, aucune description, rien ne remplacera la sensation que j’ai éprouvée.

Je ne vais pas hurler : va voir ça, c’est incontournable ! quoique je sache que pas mal de monde a partagé avec moi cette stupéfaction, un sentiment que tu n’éprouves que tous les 40 ans.

J’ai voulu voir immédiatement après Monumenta la seconde œuvre de Boltanski celle qui est exposée au Macval de Vitry., déception totale. Tant mieux, ça évite de tomber dans l’admiration béate

Je l’ai écouté, c’est si clair et si simple, ce qu’il dit sur sa conception de l’art que tous nos directeurs de centre d’Art devraient en prendre de la graine et arrêter sur le champ leur pédant jargon. Pour ceux qui veulent tenter d’éprouver ce que j’ai vécu, c’est au Grand Palais jusqu’au 21 février 2010. Mais l’émotion n’est absolument pas garantie.

12 février 2010

Olivier Stephan, journaliste a décidé de tenter de comprendre notre théâtre par notre biographie. Il a besoin de quelques précisions. Il m’interroge : Quand vos parents sont ils arrivés en France depuis la Russie et pourquoi ?

Etaient –ils chassés par l’antisémitisme ou par le communisme ? Votre grand père d’Odessa quel était son prénom ? Votre père, Valia, à quelle date a t-il été arrêté par la police française, à quelle date s’est il évadé de Drancy ? Je n’ai qu’une seule date bien dans la tête, le 25 mars 1943, le convoi N° 53 vers Sobibor. Pour le reste, c’est le vide, c’est enfoui dans un inconscient en désordre.

J’appellerais bien ma mère pour avoir des précisions, Trop tard.

19 février 2010

Je ne dors pas, qu’est ce qui se passe ? Mon corps est labouré par le désir, je veux le raisonner, il m’échappe. J’erre dans la nuit. J’écoute frénétiquement les nouvelles du Niger, j’étais en plein élan, coup d’état, frontières fermées, j’ai déjà acheté mon anti-moustique 5 sur 5. Je dois partir le 1er mars. Foutu ? Ah, c’est vrai, je commence par le Burkina. Le dossier du grand périple est vérolé, paraît-il. Voter, gendarmerie, procuration. Et ce désir ?

Je suis une soufrière. 124 € pour Elanka, vétérinaire. Victor du garage de la Croisée me signale des clous dans mes pneus, j’ai des clous dans le cœur. Je file dans la nuit à 130 km/h, je prends des risques, j’ai frôlé la mort en doublant le camion, me rabats de justesse, même pas eu peur, l’automobiliste d’en face hurle, oui je sais j’ai merdé, il est 5 H 15. J’ai envie d’extrême, sortir de la tiédasserie, « boire des liqueurs fortes ». « Le meilleur c’est un sommeil bien ivre sur la grève ». Peut-être dans une heure, j’aurais enfin trouvé ce que je cherche.

26 février 2010

Je n’aurais pas dû y aller. J’ai commis la bêtise. A la fin de la lecture d’un de ses textes, je vais dire à l’auteur par honnêteté que c’était un peu difficile . Fâché, il me répond « ça s’est entendu, Jacques ». Le problème, c’est que le public avait applaudi cinq bonnes minutes, j’étais minoritaire. Cela m’arrive assez souvent. Je ne suis pas loin de penser que le public de théâtre est bête, qu’il n’a pas de discernement, qu’il ne pense pas par lui-même, qu’il est moutonnier et suiviste, et soumis à une espèce de mise au norme du goût.

Le seul hic à tout ça, c’est le théâtre de l’Unité, dis donc, et si pour nous c’était pareil ? Nous n’aurions du succès que parce que le public serait bête ? Zut alors.

5 mars 2010

Les gens ont du mal à comprendre que nous avons un projet intitulé « Grand périple » et que ce projet est nécessaire, capital, urgent, mais que je n’arrive pas à l’expliquer sans bafouiller et être ridicule de banalité. Ce projet en est à sa neuvième version que je vais déchirer tout à l’heure, car j’approche de plus en plus de ce que j’ai envie de dire, quelque chose du genre de « transport de valeurs fondamentales et de pensées précieuses » sur 8000 Kms et à travers 7 pays. À chaque nouveau voyage au Niger, je prends conscience que nous avons perdu toutes nos valeurs, tous nos repères, alors qu’ici tu croises la poésie dans chaque regard, dans chaque pli de vêtement. Alfred Dogbé, l’auteur, me met en garde : La civilisation du chiffre et de l’efficacité occidentale est en train d’envahir toutes les cervelles, et quand on installe un groupe électrogène dans la brousse, c’est uniquement pour réunir le village autour d’une télé.

12 mars 2010

A chaque fois que je suis en Afrique, j’ai une espèce de sentiment particulier, je m’identifie à Arthur Rimbaud : « les climats perdus me tanneront ». J’ai l’impression d’être un héros au cœur de l’histoire. Il fait très chaud, j’éprouve mon corps, je vis intensément. La vieille Europe tout là-bas me paraît dérisoire. Je sens que c’est ici que cela se passe. Je suis loin de la civilisation du chiffre, ici les symboles sont forts, tout est ritualisé. Je suis immergé dans la poésie du sable, je retrouve ma nécessité de faire du théâtre, et ce projet mégalomane de Grand périple me tient en éveil, je rêve des bivouacs dans le désert, des souks de théâtre que nous allons introduire au cœur des villages. J’ai envie d’être à l’endroit où les gens ont faim et soif de théâtre.

19 mars 2010

Parfois je suis carrément trop malheureux, et lorsque je ne vois plus d’issue, je rêve d’une belle fin comme celle de Maïakovski. C’est ça que j’aime chez Tchekhov, ces personnages qui s’ennuient et qui souffrent et qui rêvent que ça se termine. Je sens parfois en moi une violence tellurique, je me fais peur. J’ai mal à l’hypocrisie théâtrale, j’ai honte du gouvernement Israélien, du silence des USA et de l’Europe, je suis révolté par les laboratoires qui laissent mourir 1 million de personnes du paludisme, sous le prétexte que le vaccin ne sera pas rentable etc. Mais voilà, arrive toujours dans ma vie, un visage de femme :

« Il n’aurait fallu qu’un moment de plus pour que la mort vienne, mais une main nue alors est venue qui a pris la mienne, Un front qui s'appuie à moi dans la nuit. deux grands yeux ouverts et tout m'a semblé comme un champ de blé dans cet univers ».

26 mars 2010

Edith me rappelle que notre première rencontre c’était il y a 45 ans tout juste. On se dit avec Hervée que depuis 38 ans nous assumons ensemble le théâtre de l’Unité. Quelle drôle d’histoire bancale. Mais voilà qu’avec le printemps, les passions se réveillent, des volcans éteints depuis des dizaines d’années entrent en éruption. Espérons que les dommages collatéraux ne seront pas trop graves pour l’Unité. Il est bizarre que le réchauffement climatique frappe aussi les cœurs.

2 avril 2010

Sophie m’invite à voir son spectacle au Jules Verne. Le Jules Verne est une sorte de lieu inhospitalier, hostile, froid, impersonnel, tout spectacle qui y passe est condamné à l’avance, salle trop vaste, trop haute, rapport scène salle impossible à juguler.

Je n’irai pas. C’est en 1974 qu’à la suite d’un véritable traumatisme, nous avons compris que l’adéquation entre le lieu théâtral, la pièce jouée, et la position du public était un des premiers enjeux du phénomène « théâtre ». Depuis, nous sommes sans arrêt en quête d’écrin, de cocon, de lieu intime, chaleureux, utérin. 2CV théâtre, femme chapiteau, Mozart au chocolat etc.

Les salles de fête sont une des plus grandes catastrophes architecturales françaises, elles sont faîtes pour n’importe quoi, sauf la fête, à moins qu’on les transforme. C’est notre boulot de cette semaine. Transformer la salle des fêtes de Vandoncourt en petite alcôve chaleureuse pour y pratiquer l’amour de l’humanité.

10 avril 2010

Franchement, c’est trop fort, on arrive Lundi, et Vendredi, à 18 H, on a fini de monter une pièce avec 47 acteurs dont aucun n’a jamais fait de théâtre. Franchement, Jacques, tu crois que quelqu’un d’autre est capable de ça en France ? Je suis d’accord, je lui dis qu’on a beaucoup appris avec les techniques du Kapouchnik. Elle me dit : « on s’est bien complété tous les deux » ? Je dis :« oui, mais heureusement qu’on avait aussi les intervenants cirque ». Elle ajoute : « on l’a fait, et c’est pas si mal que ça le résultat. Tu crois pas qu’on est des bons, Jacques » ? Je lui dis « Oui Hervée, je crois qu’on est des bons ». Cela se passe dans le succulent restaurant du Channel, il est 21 H 30. De la bouteille de Saumur, il ne reste pas une goutte. Nous sortons fumer, elle dit « Jacques, tu crois pas qu’on est des bons » ? Je lui dis « Oui, Hervée, on est des bons ».

18 avril 2010

J’aimerais pouvoir noter, consigner, garder tous les petites gestes de tendresse de la vie. Après une semaine de ruches, toutes nos abeilles exténuées ont besoin de se serrer les unes contre les autres. Fatigue, mais aussi tutoiement de l’Art créent ce petit état de grâce. Les défenses sociales tombent. Pancho me prend les deux mains très cordialement, il me dit merci. Je prends Valentine dans mes bras avec extrême douceur. Avec Hervée, bien -sûr règne une vraie tendresse, elle me dit ça va ? Je dis oui, c’est bien, mais elle craint toujours mon rejet violent de toute joie collective. Je suis assis à côté de Nathalie. Je sens pour la première fois depuis 10 ans, qu’elle a envie que je lui parle d’autre chose que du fichier. Je lui dis « Quel cataclysme ». Elle me répond : « Jacques, c’est bien comme ça ». Le théâtre, c’est ça aussi, un accoucheur de passions extrêmes.

23 avril 2010

J’ai un principe : “ jouer, jouer, jouer”. c’est la seule manière de faire des progrès en théâtre. Ce soir, j’ai un doute. On fait les levers de rideau d’un festival de cinéma social à Audincourt six soirs de suite. Nous sommes à peine éclairés, il y a à environ dix personnes installées tout au fond de la salle. L’ambiance est glauque. Quoiqu’on fasse, il n’y a pas de miracle possible. Jouer devant 150 fauteuils vides, c’est mission impossible. Mais quoi faire ? Refuser ?

Si on devait passer toutes les propositions à la moulinette de nos exigences, on ne jouerait plus jamais. J’aimerais avoir le courage de dire non. Mais ce serait égoïste de ma part, il faut que les jeunes de notre Brigade d’intervention prennent conscience, que le théâtre, c’est un peu comme l’orgasme, ce n’est pas à tous les coups. Pour que naisse le théâtre, faut un minimum de conditions nécessaires, la première c’est qu‘il y ait du public.

29 avril 2010

La grande question c’est « comment on s’y prend » ? Je dis que j’ai vu des allégories en rêve. Elle me dit de ranger mes allégories. « Il faut éviter de commencer par la fin. On ne cherche pas le comment, on cherche le quoi ». C’est quoi ton indignation ? Elle se met en colère contre les adoptions d’enfants, et la générosité chrétienne. Moi je m’énerve contre les sauveurs de la planète, qui laissent crever de faim et de maladie un continent tout entier. OK. Ça c’est le début, alors on fait comment maintenant ?

7 mai 2010

Oh là là, ce paysage et ces montagnes enneigées, ne me dis pas que c’est pas beau. Et cet air si léger du printemps, mon dieu qu’il est caressant ! Et ce poulet, t’en a déjà goûté un meilleur ? Et ces iris, comme elles sont épatantes, et ces rillettes qui fondent dans ma bouche, et ce vin, n’est il pas délicieux, et cet homme là- bas au loin, hein qu’il n’est pas trop moche ? J’observe cette personne en crise d’hédonisme. Cela m’angoisse. Le lendemain, le temps est maussade. Il est 9 H 30. Le téléphone va sonner 3 fois. Elle apprend qu’Odile est morte, que Philippe a un énorme souci, et que Pancho ne viendra pas jouer. Alors me revient une réplique de Terezin : « . Quand on va bien on se plaint, quand cela va mal on pleure, quand ça va très mal on rit ».

15 mai 2010

Je reviens de cette tournée humide du Sud Ouest sur Paris. J’ai un fantasme à réaliser, un fantasme de gosse de riche. Aller dans un restaurant du seizième*, près du métro Muette, un peu luxueux, un peu joli et commander un filet de bar, ou de rouget. J’ai besoin de ça pour ma survie. Oui, un restaurant que l’on ne trouve nulle part en Franche -Comté, très grand, un peu chic, avec un ballet de serveurs, avec une déco incroyable, des lumières artistiques, plein de monde, des femmes élégantes, un restaurant où l’on reste trois heures sans voir le temps passer. J’invite trois femmes à ma table, leurs yeux brillent. Je sors avec flegme ma Carte Bleue sans même regarder le prix. Je suis un seigneur. Je me suis alors souvenu d’un souvenir d’enfant. Mon père nous emmenait souvent manger près du carrefour de la Muette, et j’étais émerveillé.

La Gare. 19 chaussée de la Muette. 75016 Paris

221 mai 2010

Dès que j’entre dans une phase de bonheur, je me mets à avoir peur. Je sais que ce sentiment n’est que provisoire, alors « sur toute joie pour l’étouffer, je fais le bond sourd de la bête féroce ». A l’Unité, je fais toujours en sorte de ne pas laisser le succès s’exprimer jusqu’au bout. Nos saluts sont volontairement écourtés. J’adore les cerises, je les dévore goulûment, mais en même temps, je sais que cela va me rendre malade. Je discute avec Marie Pierre, je lui dis :« on parle trop de Sarkozy, comme si c’était lui qui pourrait nous empêcher d’être amoureux, ou heureux. Non, nous avons la capacité de conduire notre vie sans que l’Etat interfère sur nos décisions ». Et pourtant, si demain la DRAC nous coupe les subventions, mon âme serait bien tristement peinée, et mes phases de bonheur profondément écornées.

28 mai 2010

Quand on prépare la soupe d’Oncle Vania, il y a le rituel de l’épluchage des légumes. C’est un moment de confidences intimes. On se lâche un peu. J’adore fissurer les tabous qui entourent l’acte amoureux, le plaisir, le désir et ses mystères. Chacune et chacun tient dans sa main un légume, un couteau, et une ou deux bombes atomiques, ce genre de secret dangereux à divulguer. Le cercle est intime autour de la casserole. On baisse la voix quand quelqu’un approche, car la bienséance interdit ce genre d’échanges verbaux illicites.

5 juin 2010

Je n’arrive pas bien à décrire ce que je ressens en me voyant dans « l’homme sans chapiteau » le film de Martine Deyres. Je me regarde et je ne me reconnais pas. Pourtant je suis là, on me voit allant faire les courses, dirigeant une scène du Kapouchnik, on me voit surveillant la soupe de Vania qui cuit sous la pluie depuis la voiture, on me voit à quatre pattes sur une carte d’Afrique, assis à l’ordinateur, absorbé par mon téléphone. On me voit vidant une bouteille de vodka et me laissant aller à quelques confidences. Mais là où je me reconnais le plus, c’est lorsque je suis à mobylette, sur la Peugeot BB1T, et que je laisse échapper malgré moi, une petite mélopée assez informelle, espèce de chant des profondeurs. Là je suis seul, je suis authentique, je suis dans l’état de mes 17 ans, j’aime la vie, la route, les femmes qui m’entourent, le vent voyou, je fonce dans les ornières du bois de Meudon, je rêve d’une grande aventure « parce que les yeux, parce que le sable, parce que le ciel » et je chante.

11 juin 2010

Je faisais récemment pour les étudiants de Pascal Le Brun- Cordier une communication imagée dont le thème était : les sociétés ont besoin de désordre. Or voilà que mercredi 9 juin à 18 H 30 une gigantesque tempête de grêle s’abat sur Montbéliard, éventrant les toits, cassant des milliers de fenêtres et de pare-brises. Tout le monde morfle. J’entends un jeune qui s’exclame ravi « enfin il se passe quelque chose à Montbéliard » ! Facebook se remplit de témoignages, de films, de photos, chacun raconte sa tempête, tout le monde se parle, tout le monde plaisante. Montbéliard sort de son ennui permanent. Normalement, c’est à nous artistes de faire ce boulot, de faire vibrer les villes et les villages, d’engendrer des liens entre les gens. C’est une évidence, mais dommage, je ne suis pas sûr que les politiques lisent mes petits billets. Alors vive les catastrophes naturelles sympathiques ! Celles qui ne font pas de morts.

18 juin 2010

Cela devient obsédant. A tel point je suis imbibé de Tchekhov, que je me mets à parler comme lui, et à retrouver dans ma vie des situations qui ressemblent à celle d’Oncle Vania.

Ce matin je jouais quasiment la scène. « Tu sais quoi, permets moi de lui parler, je ne ferai que des discrètes allusions. C’est parfait, soit il aime, soit il n’aime pas. Ce n’est pas difficile à savoir. Ne t’inquiète pas ma petite colombe, ne t’inquiète pas. Je l’interrogerai discrètement, il ne s’en apercevra même pas, nous devons savoir si c’est oui, ou si c’est non.

Si c’est non, qu’il ne mette plus les pieds ici, d’accord. Vaut mieux ne plus le voir. Il me semble que la vérité qu’elle qu’elle soit est tout de même moins effrayante que l’incertitude ».

Et Sonia de répondre: « l’incertitude, c’est mieux, il reste l’espoir ».

C’est ce que j’aime dans le théâtre, ça vient éclairer les obscurités de ta vie. Eh oui, je ne savais pas qu’à 67 ans, j’allais encore être ravagé par des intrigues adolescentes.

25 juin 2010

Voilà que l'on me dit :” s'il a fait du théâtre c'est à cause de toi, c'est toi qui lui a dit de s'inscrire à l'école Lecoq, tu lui as fait miroiter une vie autre que celle de jeune de quartier". Résultat : il est incarcéré pour 10 mois à Fresnes. Il s'appelle Vahid, il était originaire de Bethoncourt, Il venait de perdre son intermittence. Quelqu'un d'autre me dit "Bravo Jacques, tu te souviens d'Emilie Hantz, elle faisait du théâtre chez vous ? ça y est, elle est prise à "Plus Belle la vie " (un feuilleton de télé sur FR3 ). Et moi qui me vantais de sauver des vies gâchées, c'est la mienne qui est gâchée par ces nouvelles.

3 juillet 2010

Deux mois sans jouer, j'appréhende. Je pourrais m'asseoir dans un bon fauteuil avec un Monte cristo et lire du Proust. J'en ai bien envie, mais je ne sais pas le faire. Un être normalement constitué il ferait des travaux chez lui, du jardinage ou il écrirait de projets A4 bien ficelés. Je n'aime pas ce qui est bien ficelé. J'ouvre névrotiquement le frigo pour calmer mon angoisse. Ce serait le moment d'apprendre de nouveaux textes, d'améliorer mon diatonique, d'apprendre à monter des films sur mon ordi. Tu rêves. Il n'y a plus que le Grand Périple qui me rattache à la vie, je crois que c'est un acte symbolique fort. Mardi le Sénégal, Dimanche le Mali, plus tard la Mauritanie. " Qu'est ce donc que vous croyez? " dit Sganarelle et Dom Juan répond " je crois que 2 et 2 sont 4 et 4 et 4 sont huit". C'est pas mal Molière tout de même. J'ai joué ça en 1993.

9 juillet 2010

Quand pendant 400 ans on te dit que t'es une merde, ça laisse des traces. C'est Alfred qui s'explique. Quand on pense que Sarkozy s'est permis de le répéter à Dakar. Je découvre qu'Alfred en a marre de tous ces européens amoureux de l'Afrique, des peaux africaines qui arrivent avec leurs bons sentiments pour leur expliquer comment s'en sortir, et de les enfoncer un peu plus. Et tous ceux qui viennent pour faire émerger leurs auteurs, et qui leur font faire du théâtre perroquet, qui cherche à rattraper les blancs. Et moi ? Dis moi Alfred je suis comme ça ? Je n'arrête plus de penser à ce que j'investis vraiment pour ce Grand périple. Je peaufine mes motivations. Je doute de leur pureté. Je suis à Dakar, je me teste.

17 juillet 2010

Je me gargarise de citations comme celle de Dostoievski : "la beauté seule sauvera le monde" ou alors Jean Vilar : "le théâtre est un service public au service du public", j’ en ai même inventé : "l'Art est une arme de construction massive".

Quand arrive la saison des colloques, les artistes se réunissent entre eux pour se dire entre eux qu'ils sont importants, que sans eux, la société se déliterait jusqu'à tomber en putréfaction. Nous nous auto- proclamons indispensables. Nous le sommes vraiment. Sans les 1200 Cies d'Avignon, la bière ne coulerait pas à flots, les restaurants seraient vides et les marchands de glace fermés;

Oui, je suis indispensable, mais si je savais seulement à quoi ?

23 juillet 2010

S'il y a un endroit où l'on devrait mettre un peu de démocratie et de contre -pouvoir, c'est à la direction des festivals de théâtre.

Comment laisser à l'appréciation d'un seul directeur le choix d'une vingtaine de spectacles ?

Les programmations se fabriqueraient à l'intérieur de comités et de collectif, on n'aurait pas droit aux résultats désastreux d'Avignon par exemple.

On vous parle d'artistes associés. Cet Olivier Cadiot, est vraiment d'une médiocrité notoire. Quant à Podalydes dans la cour d'honneur avec son Richard II, plus tarte que ça c'est pas possible. On rassure les conservateurs et on leur dit : tu vois- on- n'est -pas- si- d'avant -garde- que- ça, alors s'il te plaît renouvelle mon contrat.

Quel manque d'envergure ! quel manque d'idée, d'invention ! mais si vous sortez nos deux jeunes directeurs , vous nous mettrez pire encore.

30 Juillet 2010

Marie Pierre me demande : "pourquoi t'appréhendes la rentrée"? Marie Pierre, je ne peux pas te répondre précisément. Mais voilà, jamais je n'ai connu la société dans un tel état. On dirait un champ de mines. J'essaye, mais en vain, de prendre les mains de deux ou trois personnes qui partent en vrille. D'autres exhibent leurs métastases presque avec fierté. Certains sombrent dans la délinquance. Partout, maux de têtes, membres qui se coincent, dos bloqués. Par dessus ça, ignominie, Sarkozy s'en prend aux Roms, et je ne te parle pas des nouvelles incompréhensions entre gens qui s'aiment, ces coeurs arrachés, et puis mon embrayage qui pète. Je le sais bien, il est urgent que je change de marque si je ne veux pas sombrer moi aussi.

6 août 2010

J’ai un petit bureau d’écolier. La région est sauvage. Pas de réseau, pas de wifi, pas de transport en commun . C’est Vareilles, un hameau de Lanuéjols juste après Langlade en Lozère. Il y cinq petits enfants qui n’arrêtent pas de jouer, un petit loir qui farfouille dans la cuisine. Le ciel est gris. Mon calendrier vide. Les conditions sont réunies. Cela fait trois ans que je me dis qu’il faut que je m’y mette. Oui, que j’écrive. Oui, j’ai envie de ça. Tout le monde pense, mais tout le monde n’a pas envie de transformer ses idées, ses opinions, ses craintes, ses haines, ses amours, en écriture. Je fais ça pourquoi ? Sans doute pour l’objet- livre. C’est trop magique de transformer toute la vie de son cerveau pendant 60 ans en 250 grammes de papier. Le moment où tu t’y mets, c’est vraiment un effort énorme, tu es devant ton écran blanc, et tu te dis « par quoi je commence» ?

13 août 2010

Deux mois sans jouer, cela commence être pesant. En même temps, ça y est, je me suis mis à écrire tout ce j'ai sur le coeur depuis cinq ans, depuis vingt cinq ans, depuis 40 ans. Tous les jours je sors deux nouvelles pages. Je crois que j'ai quelque chose à dire de plus que ce que je lis dans l'ensemble des livres qui sortent sur le théâtre. Mais quand je ne joue pas, je deviens aigre. Je vois tellement de mauvais spectacles qui se vendent, qu'il est dur de penser que nos spectacles sont encore plus mauvais, et que c'est la raison pour laquelle personne ne nous invite cet été. Je commence à en vouloir au reste de l'équipe. Notre chargé de diffusion a t-il fait ce qu'il fallait faire ? Il y a mille festivals cet été, et pas un pour nous ? Après je retourne l'arme contre moi. Et moi ? Ai je vraiment envie de jouer dans des conditions qui ne m'excitent pas trop ? Je rêve d'autre chose, mais saurais-je bien le définir ? cela doit être de l'ordre du rituel, hier j'étais à Bussang, toute la journée. Le théâtre c'est sûr, ce n'est pas tant le spectacle, c'est aussi qui ce qui le précède et ce qui le suit, une espèce d'atmosphère, de qualité de rencontre, de vie , qui se résume et se concentre à Bussang dans un moelleuse tarte à la myrtille, et la courbe des montagnes.

21 août 2010

Je me demande bien pourquoi cela m’a mis tellement en forme. J’ai participé à Aurillac à la performance de Spencer Tunick . Déjà, premier point, cela fait du bien d’assister au lever du soleil, mais ensuite on se retrouve un millier d’hommes et de femmes tout nus, un parapluie à la main. D’un seul coup la vie se renverse, celui qui est habillé que l’on croise dans la rue devient une incongruité. Dans une rue pleine d’hommes remarquables on ne remarque que l’homme insignifiant. Il y aussi pour moi la joie d’être le minuscule grain de sable d’une grande action, car je suis dans une phase où cela me fatigue d’être spectateur de trucs et de machins qui ne me touchent guère, soit que je les ai déjà vus, soit que la démarche de l’artiste m’est indifférente. Mais peut- être

bien que je deviens de plus en plus difficile à force d’avoir vu tout ce qu’il y a de plus beau en ce monde.

27 août 2010

Je n’aime pas avoir peur, mais je sais qu’être artiste implique d’avoir peur. Oui, on n’a pas le droit de reproduire la même chose d’années en années, alors on s’aventure, et on se perd, et on est dans le brouillard, on ne voit plus le chemin, on ne voit pas la côte, on va s’embourber ou se noyer, on n’est pas sûr de remonter à la surface. je suis dans cet état-là avant d’aborder notre prochaine pièce de 9000 kms et que nous bâtissons à plusieurs maçons. Je multiplie volontairement les obstacles, je chasse l’évidence. J’ai peur. C ‘est important de se mettre en mode “peur” pour celui qui prétend créer.

3 septembre 2010

Ca y est, je me suis pris la maladie des Franc-Comtois à Paris. J’étouffe. Tout y est trop étriqué, pas d’horizon, pas de grands espaces, pas de sapins. Aller au théâtre du Lucernaire voir une pièce de deux personnages dans une salle de 40 places ? Non, pour moi, ce n’est pas ça le théâtre. Des femmes élégantes aux ongles de pied bleu, sirotent des liqueurs sirupeuses aux terrasses des restaurants de la rue de la Gaité, tandis que leurs futurs amants prennent des poses avantageuses la chemise entrouverte histoire d’accélérer leur désir dans l’attente de la phrase clé : “bon on y va”. Je m’engouffre dans un cinéma du Boulevard voir un film en 3 D, les sièges sont maculés de pop corn, le film est une horreur idiote. Je regarde les nouvelles. On ne devrait pas appeler ça nouvelles, puisque cela fait deux mois que rien ne change : Bettencourt, Woerth, Roms.

10 septembre 2010

Le Grand Périple vient de vivre son premier enlisement. Pauvre otage du Mali, Michel Germaneau, tout est de sa faute. L’Armée française a voulu le libérer, opération fiasco, assassinat de l’humanitaire de 78 ans, et l’Aqmi, l’Al Quaïda du Sahara décide de prendre pour cible tous les français qui passent par là-bas, donc alerte rouge etc. Les Ambassades se retirent du projet. Alors l’intelligence collective s’est mise en route, propose des plans B, C, D. Comment sauter par dessus la Mauritanie ? Mais c’est encore plus grave, l’ambassadeur du Niger écrit : “le Grand Périple ne peut pas avoir lieu, ne doit pas avoir lieu”. Je pense à de Gaulle, tout était perdu, et petit général de rien du tout, il lance son appel. Allez, nous aussi, on va faire pareil, on ne capitulera pas, on va lancer notre appel.

J’aime ces moments de crise, on a le cœur qui bat, des chutes de tension, du désespoir, et puis l’énergie, l’excitation reviennent. On ne laissera pas mourir un projet pour lequel on se bat depuis 18 mois. Je suis fou, j’y crois encore.

17 septembre 2010

Je fabrique avec Hervée à Faenza pour le théâtre des 2 mondes, une pièce sur la délocalisation de l’entreprise de bas et chaussettes, OMSA.

J’écris donc quelques scènes.

“ Peut on empêcher les arbres de perdre leurs feuilles en automne, c’est la nature qui le veut, ainsi les entreprises elles- aussi doivent mourir pour renaître ailleurs”.

Oui, mais il faut que je contre cet argument. Je suis moi aussi une victime des idées ambiantes sur l’inéluctabilité de ce qui arrive. Heureusement Brecht me sort du bourbier. “ Ne dîtes jamais c’est naturel, afin que rien ne passe pour immuable”.

On avait dit que l’esclavage c’était naturel, on avait dit que jamais les USA n’auraient pas de président noir, on avait dit que les femmes n’auraient jamais le droit de vote, que le Mur de Berlin ne s’écoulerait jamais etc. Ouf. bien sûr que ce capitalisme dévoreur va se casser la gueule un de ces jours, il a trébuché, mais la prochaine fois, on l’enterrera.

24 septembre 2010

On ne parle que de la retraite. On manifeste. Tout le monde s’excite là-dessus. 62 ans, ou 60 ?

J’ai une idée : faudrait que tous ceux qui aiment leur boulot continuent jusqu’à 75 ans, ça permettrait à ceux qui en ont marre de partir à 55 ans. Ou alors j’ai une meilleure idée : la retraite on devrait la prendre de 20 à 35 ans. Comme ça, on profiterait à fond des meilleures années de la vie, on voyagerait, on pourrait élever nos enfants sans frais de garde, on vivrait à donf. Ensuite seulement on se mettrait au travail.

1er octobre 2010

Je pense ce matin à ce gagnant du Loto qui s’achète une immense villa de luxe sur la côte d’Azur, mais se retrouve tout seul, personne n’a envie de le rejoindre. J’aurais aimé raconté cette histoire à tous ces jeunes en formation BTS commerciale. Je passe trois jours à faire du théâtre avec eux. Je m’y attache, tous les prénoms me reviennent par bouffées. Zineb, Bouchra, Emir , Karine, Sabrina , Aude, Clarisse, Marlène, Mehdi etc. Jeunes, non, il y a énormément de vieilles mentalités parmi eux : mon argent, ma femme, ma berline, mon I phone. Trois jours ensemble : ils finissent par lâcher prise, ils se laissent emporter par le jeu, ils sont littéralement enivrés à rejouer tout ce qui les fascine ; secret Story, Gad el Maleh, les défilés de mode, les Rollex. J’ai droit à toute la mythologie moderne. Pas un ne s’intéresse à notre théâtre. Ce n’est pas qu’ils nous méprisent, mais le théâtre ne fait vraiment pas partie de leur monde. Je sais que je dis n’importe quoi comme d’habitude, mais j’ai l’impression qu’ils sont tous enfermés dans la pire prison qui soit, celle de l’avenir capitaliste doré.

8 octobre 2010

Quand on me demande de quoi je suis le plus fier, je réponds toujours : d’avoir offert à mon père comme à ma mère, un enterrement magnifique. La musique, la poésie, les mets délicieux et surtout les rires à travers les larmes. Ma mère avait laissé dans une enveloppe un conseil :’ « Surtout ne prenez pas de rabbin, Jacques fera très bien l’affaire ». Je me suis régalé. En fait ma fille, Dana, ethno musicologue spécialiste des cérémonies funéraires de l’île de Célèbes m’a montré quel point la mort doit être un rituel de fête et à quel point le théâtre doit toujours tenter de faire intervenir le monde des morts. Pourquoi je parle de ça ? parce que Max a perdu sa mère et me décrit dans une belle missive à quel point la mort de la mère est le moment le plus intense, le plus fort et le plus immense de la vie.

15 octobre 2010

Tu préfères Paris ou Audincourt ?

On m’interpelle à table. C’est un peu quand on me demandait : tu préfères ton papa ou ta maman ? Moi je répondais toujours : c’est Rex que je préfère.

Ce que j’aime, c’est en avoir marre d’Audincourt et pouvoir retourner à Paris et puis quand j’en ai marre de Paris, retrouver Audincourt. C’est ça le luxe. Deux brosses à dent, deux rasoirs, le va et vient.

A Paris, j’ai femme, frère et sœur, enfants, petits enfants, nièces, neveux, grandes librairies, grandes papeteries, restaurants japonais, repas entre amis le soir et le cimetière des mes parents. A Audincourt , j’ai l’Unité, le théâtre, la brigade, le Lomont, les kapouchniks, les 80 ans de ma mère, mais pas de cimetière. Non, je ne serai pas enterré à Audincourt, elle est là, la grande différence.

30 octobre 2010

Cette flambée de passions pour l’âge de la retraite me laisse pantois. Aucun média ne nous explique le texte de la loi, depuis une semaine je cherche en vain une analyse. Cette loi personne ne l’a lue. Je parcours depuis une semaine tous les journaux. Tout le monde sait comment il faut faire, tout le monde a des analyses formidables. Les experts sont on ne peut plus formels et disent le futur avec certitude. Je retiendrai juste Jacques Attali. Il dit : Tous les candidats droite et gauche vont nous promettre une sortie de crise. Il faudra surtout ne pas les croire. La France va obligatoirement vers le plan d’austérité le plus drastique de son histoire. Ah oui, ça ça c’est oui.

5 novembre 2010

Cela tangue de partout. Ça y est, je crois que bien que la Crise se jette sur nous. Je suis entouré d’amours qui se finissent mal, d’envie de séparations, d’enfants à problème, de maux de dos, de genoux, de projets qui sombrent, de voitures qui se cabossent, de téléphones qui dysfonctionnent, de sites qui s’évaporent, d’ennuis financiers. Je vais au théâtre, je suis atterré par l’ennui qui en découle, j’ai l’impression d’être au fond de la mine chilienne et je compte les minutes avant la délivrance. Il nous reste les arbres, leurs couleurs qui se froissent, et Elanka qui est gaie comme jamais. Elle court comme une folle, saute de joie, me donne des marques d’amour insensées, m’embrasse jusqu’à me renverser. « La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie ».

6 novembre 2010

Je n’aime pas la France. C’était le pays de Victor Hugo, c’était le pays de Rimbaud, le pays de Molière, le pays de Baudelaire, c’était le pays des valeurs de 1789 ou de la Résistance. Maintenant c’est Total, Areva, Vuitton, Véolia, Laurent Blanc. La Marseillaise ne m’a jamais ému.

Je ne comprends pas la fierté que l’on puisse avoir d’être Français. Je ne comprends pas que 19 millions de personnes aient pu voter pour un tel Président. Je ne comprends pas le public de théâtre qui encense des pièces mortifères. La France navigue à vue avec pour seul projet de ramener le PIB à moins de 3%. 3% de quoi ? Je n’en sais rien. Et CAC 40 ? Tous les jours, sur tous les médias on nous donne le CAC 40, eh bien moi je sais ce que c’est : « la Cotation Assistée en Continu ». C’est la mesure de la santé du pays. Décidément, je ne suis pas de ce monde –ci.

12 Novembre 2010

Cela fait déjà une semaine que j’ai vu cette pièce au théâtre du Rond Point. Quelque chose comme “fais pas chier, va donc promener le chien”. C’était la première, c’était abominable.

J’aurais voulu hurler mon désespoir. Mais le public, surtout des professionnels, applaudit avec vigueur. Le directeur, l’enchanteur Jean Michel Ribes est au quatrième rang. Au verre traditionnel offert dans une salle sinistre, j’assiste au manège de ceux que je croyais être du public. Ils font tous la queue auprès du directeur pour lui proposer un projet. La voilà leur motivation d’aller au théâtre. Pas un mot sur la pièce. Le principe de base, c’est se taire. Au secours ! Faudrait qu’un Copeau revienne et lance un manifeste style « le théâtre public est frelaté, une poignée de coquins l’a accaparé à son seul profit ». Le lendemain je devais aller voir le Musset de Benoît Lambert, j’ai décliné l’offre. Après une telle soirée, il me faut au moins quinze jours d’abstinence. Je suis triste, et trop souvent le théâtre me rend triste.

19 Novembre 2010

Ce qui caractérise le mieux nos milieux théâtraux, c’est la complaisance. Nous baignons dans la complaisance. Auto-complaisance d’abord, chacun se sent le meilleur, il en est persuadé sinon il arrêterait immédiatement. Complaisance à l’égard des collègues, on leur fait des compliments quoiqu’il arrive, histoire d’entretenir des relations amicales.

N’allez pas enfreindre cette règle d’or comme j’ai voulu le faire. Je trouvais que tous ces faux compliments font ressembler le théâtre à une énorme fête de charité, et que les retours négatifs ne pouvaient être que bénéfiques. Donc je m’étais mis à écrire sur un blog allègrement tout ce que je pensais de ce que je voyais. Quel bordel, c’était comme si j’avais profané un monument aux morts. Donc j’ai éliminé ce blog, et je ne vais même plus voir les spectacles des gens que je connais. Ils n’ont qu’à pourrir dans leur concoction d’éloges et de flatteries diverses et s’aveugler sur leur talent.

26 novembre 2010

Badenweiler, c’est la ville thermale où Tchekhov est mort. C’est en Allemagne, c’est la ville parfaite, tout est en ordre, tout est impeccable, tout est parfait. Les bains sont une merveille, l’organisation est sans faille. A chaque fois je me dis, faut vite s’en aller, cette perfection absolue est l’antichambre de la mort. J’ai besoin de secousses pour éprouver que je vis. Ainsi donc ma chaudière tombe en panne, juste quand le froid arrive, je décide de la décrasser tout seul. Et je démonte au hasard, écrou par écrou, visse par visse. Et tout d’un coup, le fuel se met à jaillir, comme un puits de pétrole, je n’arrive plus à remettre la visse, c’est horrible, abominable, c’est le Titanic, mes vêtements sont trempés, ça coule partout, ça envahit le garage, c’est la marée noire, j’en ai sur le visage, sur les cheveux , j’ai peur que ça prenne feu à cause d’une ampoule allumée qui traîne par terre. Je suis seul, j’appuie mon doigt sur le tuyau pour réfléchir à une solution. Et je me lance. Je vis les 20 secondes les plus longues du monde, retrouver le pas de vis sous la cascade de ce liquide nauséabond. Je vais vous dire, quand j’ai dit ouf, j’ai connu une totale sensation de bonheur. C’est bien dans l’adversité que l’on se sent vivant.

3 décembre 2010

La pelouse est impeccable. Le pouvoir s’est effondré. A Haïti, le tourisme est morbide. La mort happe à la gorge. 300 000 morts, 1 habitant sur 15. La mort est sous chaque pierre, dans chaque regard. Je demande à notre chauffeur naïvement « alors Bernard vous êtes marié ? » Il me répond :« oui, jusqu’au 12 janvier, à 16 H 53, mais là je n’ai plus de femme ni d’enfant, ». Il a inscrit sur son pare-brise arrière : « la vie est une vanité”. Alors il faut inventer le théâtre d’après séisme. Jouer les 35 secondes de silence qui ont suivi le séisme ? Nous sommes là avec 20 acteurs. Au deuxième jour, nous n’avons pas réussi à aborder la question. Je me moquais récemment du débat sur les espaces publics rognés, mais ici, il n’y a plus d’espace public, chaque place est occupée par les tentes du million de sans abri. Nous ne savons même pas où jouer. Depuis la fenêtre de mon hôtel de luxe, le Prince Hôtel, je vois toute la ville agitée par des manifestations, j’entends des cris, ça fume au loin. Je n’ai pas le droit de sortir. L’intelligence collective de notre groupe va t-elle se mettre en branle ? Ils croient tous dans la poésie. Ils disent les textes avec la rage du désespoir.

10 décembre 2010

De la chambre de l’hôtel, j’ai tout Port au Prince à mes pieds. Je vois même le monument pas terminé d’Aristide qui ne s’est malheureusement pas écroulé. Je vois les fumées noires des « caoutchoucs » (pneus en créole) qui se consument, j’entends des coups de feu, je mets Radio Caraïbes en créole, je fais des recherches pour comprendre ce qu’est la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (MINUSTAH). Je reçois des SMS qui me tiennent au courant des combats et des morts. Je me fais expliquer par les uns et les autres la situation, je lis le Nouvelliste du début à la fin, je scrute les milliers de tentes des réfugiés, je me dis que sous les décombres de cette maison –là, il reste des morts, bref je suis passionné. Ce qui est curieux, c’est que vu d’ici, les nouvelles de la France m’effarent, j’ai la sensation que tout y est insignifiant, alors qu’ici il y a tout à faire. Nous sommes sortis avec les stagiaires de théâtre, faire de la poésie de rue, juste un essai. Tous ces gens du peuple ont religieusement écouté avec un respect absolu, comme s’ils avaient faim et soif de poésie. Rien ne me met plus en forme que d’éprouver la nécessité de l’Art face à l’inutilité des 12 000 soldats de l’ONU, des centaines d’ONG qui ne réussissent qu’à créer à Haïti un désordre absolu.

17 décembre 2010

Je suis dans une humeur d’indignation, mais comme tout ce que j’ai à dire sera utilisé contre moi, alors, par prudence, je suis lâche, je me tais sans arrêt.

À l’ambassadeur de France à Haïti, je n’ai pas osé lui dire que je trouvais insultante la main mise de la communauté internationale, France comprise, sur Haïti. À Pierre Moscovici, je voudrais lui dire qu’il arrête de m’envoyer des messages pour que je le soutienne pour les Primaires du PS, je trouve ça ridicule. À Nordey, j’aurais voulu lui dire que la pièce de 1 H 45 qu’il m’a infligé hier puait le narcissisme et l’égoïsme, et l’auto-satisfaction. À l’expert américain de projet de développement, rencontré à l’Hôtel de Port-Au-Prince, j’avais envie de lui dire que je sentais qu’il faisait son beurre sur la catastrophe. Au Ministère de la Culture j’aurais envie de leur dire que la directive de la « culture pour chacun » n’était là que pour brouiller les pistes des financements, et que cette idée de nommer le Pudding -théâtre à notre place dans 3 ans était d’une cynique obscénité. Au Maire de Montbéliard j’aimerais lui dire que c’est une bêtise de supprimer le réveillon du 31. À Steevens qui me demandait de l’argent pour que sa mère puisse manger, je lui ai dit que je ne voyais pas pourquoi je nourrirais sa mère à lui, alors que nos dix huit stagiaires d’Haïti avaient tous le problème de nourrir leur mère. Voilà, à Steevens je lui ai dit, je ne voulais pas lui donner d’argent, mais finalement j’ai craqué, je lui en ai donné.

2011

8 janvier 2011

Moi qui me lamente sans arrêt sur l’absence d’intérêt de 90 % des spectacles, je viens de comprendre que le Projet tue l’œuvre, tue l’Art dans l’œuf. Et que toute la magnifique organisation de notre réseau institutionnel qui va jusqu’à la Rue, assassine la Culture en France depuis une quarantaine d’années avec l’arrivée de la photocopieuse et « envoyez nous votre projet ». Nous devons présenter nos projets sous format A4 , souvent deux ou trois ans à l’avance, si nous voulons avoir la moindre chance d’être programmé ou co-produit.

Donc, bien obligé, j’écris le projet « Grand Périple », j’y passe des heures, je lis des centaines de bouquins, je le peaufine, j’en fais quinze versions ou seize versions, on fait fabriquer l’image du projet pour faire baver le coproducteur. Et puis patatras, plus personne pour nous aider, les Instituts Français nous ont tous lâchés à cause de la trouille de leurs ambassades. Les lieux culturels de France font la moue, ils ont l’Image du Projet. Ils ne réagissent pas. .

On s’en fout, on ouvre le chantier théâtral. On n’a pas le moindre centime. On s’en fout. Je sais ce que j’ai à dire, je sais tout du pillage de l’Afrique, de la culpabilité, de l’esclavage, tout... J’ai le Projet.

Et dès la première minute, je vois que ça ne passe pas, que quand c’est dit sur un plateau théâtral, ça fait manichéen et ridicule, ça fait : « eux les noirs sont gentils, et nous des méchants ». Projet bon pour la Poubelle !

Alors il faut devenir poète, celui qui sait dire sans dire, avec un langage neuf, qui va du vrombissement du moteur aux claquements de portière, de courses effrénées, d’essoufflements de chutes, d’images jamais vues, bref, ça y est, on fait du théâtre, pas du Projet.

15 janvier 2011

Deux enterrements cette semaine, celui de Maria, 97 ans, un de nos trésors vivants. Notre Brigade intervient, chants, poèmes,film, oh là là, Le théâtre et la mort sont deux grands amis. De l’émotion à l’état pur. De superbes larmes.

Le second enterrement, c’est celui du Réveillon des Boulons que nos chers amis politiques de gauche décident de supprimer allègrement et unilatéralement.

Dernier événement artistique populaire et gratuit de tout l’Est de la France.

A la cérémonie de vœux, nous nous lâchons. Mais ils s’en foutent, ils ont l’habitude d’âtre critiqués, disent –ils. Après dix ans de glaciation culturelle sous la droite, la Gauche fait mieux encore. Nous pleurons, mais ce sont des larmes de désespoir, de colère, de déception. Se battre, mais jamais un artiste n’a pris l’avantage sur le Politique. Y a –t-il une troisième solution ? Oui, Peugeot, j’ai bien dit Peugeot, qu’on appelle PSA, Peugeot appelle le Réveillon de ses vœux pour fêter les 100 ans de leur usine de Sochaux…

23 janvier 2011

Je dis souvent qu’on est dans l’état de sa voiture. Donc Edith me dit c’est le moment. Il faut acheter avant le 31, c’est avantageux. Donc on achète. Je me dis que c’est toutes les mêmes, c’est aussi triste et sans invention que le théâtre, les bagnoles. Depuis deux jours, j’ai une FIAT Doblo émotion. Ce véhicule flambant neuf met fait entrer en relation avec ma mère dont les cendres prospèrent au cimetière paysager de Clamart. Oui, chère Maman, on a vendu l’appartement de la rue Nungesser, j’ai pris la première assurance vie de ma vie, et figure-toi que depuis 5 ans, la somme augmente chaque 31 décembre de 3000 € . Je suis allé donc chercher les intérêts à la Poste, et comme ça pour mes 68 ans, Maman tu m’offres une belle voiture. Incroyable, comme il est idiot de dire que l’argent ça ne pousse pas, bien sûr ça pousse. Maman, une fois de plus j’ai été looser sur ce coup. J’ai pris une Diesel or je viens de lire dans Que choisir, que depuis les normes anti -pollution le diesel tombe en panne sans arrêt. Maman, la porte latérale ne fonctionne déjà plus, je m’y acharne, mais en vain. C’est le symbole de toute ma vie, m’acharner.

29 janvier 2011

Ils ont piédestalisé Gabily, Koltes, Lagarce. Voici arrivé le tour de Novarina. On se presse à l’Odéon pour « le vrai sang ». Je veux en avoir le cœur net. Je n’ai jamais été touché ni par Gabily, ni par Koltes, ni par Lagarce. Alors Valère Novarina ? Tous les articles sont unanimes, dithyrambiques. Je suis bien placé, à l’orchestre en G7. À la cinquante deuxième minute, j’ai compris, je n’en peux plus. Devant moi, ça dort, à ma droite ça bouge. Il me reste encore 1 H 30 à souffrir, des tunnels, de l‘ennui. La mise en scène est plate. Une peinture de l’artiste fait décor, style Hartung. D’accord, oui, il étripe la langue, il a son style, la partie opérette est sympa, je devrais y voir une interrogation sur l’Être. Je ne vois rien. Un sursaut sur la fin, une actrice interroge un des machinistes, qui déplaçait jusque- là les meubles en silence. Le machiniste est grand, habillé en noir. Il ne joue pas, il répond avec simplicité aux questions, il est magnifique de naturel, de vécu. Sinon la pièce est mal foutue, c’est un collage de 3 pièces. Non, je ne crierai pas au miracle, je ne dirai pas non plus que c’est nul, mais une fois de plus je me méfie des emballements de nos grands experts en théâtre et je méprise le public parisien anesthésié par la mode.

5 février 2011

J’ai approché le Pouvoir. J’étais à 32 centimètres du Ministre de la

Culture, Frédéric Mitterrand. Je lui parlais, et en lui parlant j’ai constaté que ses yeux étaient morts, il ne m’écoutait pas, ne pouvait pas m’entendre, car cet homme-là n’est qu’un cercueil vide, il est déjà mort depuis longtemps, il est un trophée de chasse du président Sarkozy. Il n’est là que comme trophée. Il est protégé par quatre beaux gorilles qui se tiennent cachés à moins de 6 mètres. Je lui donnais mon appréciation sur la Culture subventionnée en France , mes mots étaient assez acides, mais ne faisaient aucun effet, j’ai un peu monté le ton devant son indifférence et son mépris. Vous savez, dis-je, être Ministre de Sarkozy, c’est malheureusement très handicapant, les gens de culture ne peuvent pas croire en vous. Et là devant son absence totale de réaction et son espèce visage de tortue sans âge, j’ai poursuivi avec un de ses proches conseillers, qui au bout de trois secondes m’a balancé agressivement « Ce sera sans doute mieux avec Ségolène » !

12 février 2011

Cela s’agite dans ma tête comme des billes d’acier en inox qui s’entrechoqueraient. Chaque bille, c’est une pensée, c’est du désir -de l’énergie en route- du mouvement, et tout ça remue allègrement et chasse le sommeil lunaire. J’ai dans la tête notre « Cellule énervée », le commando de vieux qui déboulonne Thiers. Au même moment la Police et la Mairie nous inculpent et nous font la leçon pour des forfaits passés. « Voyants, Voyeurs voyous », c’est pas l’âge qui freinera nos ardeurs. Il y a le SOS d’Alicina au Niger qui n’arrive plus à nourrir ses 9 enfants et sa mère, et puis ces magnifiques tsunamis populaires là- bas au loin, pendant que notre Président fait pitié à la télévision. On rêve de le chasser aussi, mais c’est tout le système qu’il faudrait jeter. On va créer bientôt en Suisse, le pays à la paix perpétuelle depuis 1515, pendant qu’à Audincourt un jeune s’est pris un tir de flash ball dans l’œil place du temple. C’est fort toutes ces collisions, je suis animé par des forces cosmiques.

19 février 2011

Là c’est la rupture totale. On avait la culture pour tous, pour chacun, là c’est la culture NFM (not fot me). La souffrance absolue pendant 2 H 10. Là il y a quelque chose qui dysfonctionne.Vous avez la culture la plus moisie, la plus moribonde, la plus inintéressante, une adaptation de Malcom Lowry jouée affreusement platement avec des micros devant un décor d’images filmées, et le public style gentils intellos avale sans broncher cette bâtardise frelatée, et tout le monde est content, et c’est aidé et fêté par 7 co- producteurs d’envergure. Je suis complètement outré par ces détournements d’argent public au profit d’une petite caste, pendant que crèvent des centaines de jeunes artistes inventifs dans leurs friches pas chauffées.

J’entends Jean-Pierre Vincent qui dit que le théâtre public n’a jamais été aussi en forme, populaire et tout ça. Je crois qu’il ne voit que ce qu’il croit. Mais moi ? Suis –je devenu malade, aveugle, sourd, et fou ? Ai -je perdu le goût ? Suis-je un rêveur illuminé ?

26 février 2011

Il y a une sentence qui traîne en Franche -Comté, celle des insurgés d’Arbois en 1834, qui auraient eu comme réplique fameuse « nous sommes tous chefs ». A l’heure où en 2011 les peuples se rebellent contre leurs chefs, autocrates etc. j’ai une secrète envie soixante- huitarde d’assister à une totale contagion du phénomène à tous les échelons de la société.

De Gaulle s’était fabriqué un système présidentiel, à sa taille, à sa stature, mais ce système est complètement dévié et pourrissant, la presse en fait son unique sujet de préoccupation.

Il est temps de jeter tous ces présidents, tous ces directeurs, tous ces petits chefs, tous ceux qui abusent du Pouvoir, et ils sont des millions en France

6 mars 2011

Il y a quantité de pays qui essayent de faire en sorte que leurs habitants aient de quoi manger, de quoi se vêtir, avoir un toit, de l’eau potable, avoir des toilettes, l’électricité. D’autres comme la Suisse ont quasiment éradiqué la pauvreté, et même la guerre. Neuchâtel nous a commandé un spectacle historique cousu- main pour ses mille ans. Or leur Histoire est fort peu intéressante, puisque Neuchâtel évite sans arrêt les affrontements, et règle tout en douceur. Les Neuchâtelois s’estiment les plus heureux du monde, ils ont un lac, la montagne, l’horlogerie, le chocolat, de bonnes banques, un sens confirmé de l’écologie, des abris en cas d’invasion, et une totale paisibilité. Ils ont tout, tout, tout, et tout est propre en ordre chez eux. Eh bien tu vois, ils sont obligés d’importer du désordre de l’étranger.

13 mars 2011

Hier dans une petite ville du Jura, nous jouions avec des mots, sur la place du marché pendant le printemps de la poésie, et les gens étaient ravis, et nous complimentaient. Tant mieux. Or par moments nous faisions n’importe quoi au niveau des textes, des chants, et le public très gentil était encore content, riait de la moindre de nos facéties.

C’est grave, parce que toute la culture est quasiment soumise à une dégradation du goût. Si « Bienvenue chez les chtis » fait dix huit millions de ravis, que « plus belle la vie » fait cinq millions de personnes par jour passionnées, si Monet est salué par des millions de personnes, Si les textes indigestes d’Olivier Py ou de Novarina sont piedestalisés, si les enfants subissent une pluie d’images ordurières chaque jour, ne faudrait –il pas lancer sur le plan national une alerte Orange sur le goût et l’esprit critique ?

18 mars 2011

Je crois que la province ça existe encore avec ses lourdeurs, ses étouffements, ses préjugés, ses rumeurs. Je repense à cette convocation par notre Mairie en présence de la police, où l’on se fait admonester, où l’on nous explique que le théâtre cela se pratique dans les clous, sous peine de punition, pouvant aller jusqu’à la prison.

Après on se demande pourquoi notre pays de Montbéliard est une terre d’émigration, les jeunes ne pensent tous qu’à partir, parce que tout est fait pour les rabougrir, les mettre aux normes, les éviers sont bouchés de préjugés, d’idées toute faites, de ressentiments, et tout ça macère et les éviers se remplissent sans jamais être vidés. Tout ça pour dire à tout le monde, qu’il ne faut pas s’arrêter de bouger, de partir, de revenir, de rencontrer de nouvelles gens et de nouveaux paysages et de nouveaux climats. Bouge toi, avant que l’on ne te pétrifie. Quand tu aimes il faut partir. Ce sera ma pensée du jour.

26 mars 2011

J’aime bien me vanter de ma carrière descensionnelle, je n’aime pas ceux qui font carrière, j’ai l’impression qu’à chaque échelon qu’ils gravissent, ils renoncent à un peu d’eux-mêmes jusqu’à devenir consensuels et transparents. J’ai connu quantité d’acteurs avant qu’ils soient connus, Boujenah, Lucchini, Marie Christine Barrault, Patrice Chéreau etc. jamais je n’aurais misé sur eux, ne leur trouvais rien d’extraordinaire, mais eux, ils avaient le petit chromosome, celui de l’envie d’être connu, et de gagner de l’argent, chez moi il est atrophié. Pourtant j’ai accepté d’être dans l’annuaire du Who’s Who, j’ai accepté les palmes académiques, parce qu’on m’a expliqué que cela pouvait servir de protection. Je viens d’apprendre que nous allons avoir le prix SACD 2011 des arts de la rue, tant mieux. J’ai accepté qu’Olivier Stephan fasse un documentaire sur l’Unité, ou que Martine Deyres réalise, Livchine, l’homme sans chapiteau, parce qu’on ne peut pas non plus se mépriser sans arrêt. Hier soir, le public a énormément applaudi le Kapouchnik. Souvent j’ai honte de ces applaudissements, parce que je crois que c’est hypocrite ou par politesse, hier soir, j’en avais envie, j’étais en harmonie avec le public, je trouvais qu’il avait raison, nous étions une belle équipe, une fière équipe.

2 avril 2011

Intitulé, contenu et objectifs de l’action. C’est pour une subvention. Quelle acrobatie de transformer ton acte artistique en dossier A 4. Il faut rendre le dossier avant le 31 mars.

Je ne sais pas parler la langue des fonctionnaires de la Culture, j e n’y suis jamais arrivé.

Alors j’ai été lyrique, j’ai refusé le moule, je ne sais pas quel va être le résultat. C’est comme quand je dois faire les projets pour le ministère de la Culture jusqu’en 2014. Comment savoir ce que je vais faire en 2014 ? Une fois, un fonctionnaire studieux m’a tancé, il a regardé les projets et a dit que nous n’avions pas fait ce que nous voulions faire, et donc que c’était pas bien et qu’il allait en référer aux autorités supérieures. J’ai encore un projet à rendre pour le 22 mai. Même topo, objectifs de l’action etc. Des cadres à remplir. T’imagines que je mette ce que je pense : déstabiliser, décaler, créer le trouble, déranger, engendrer du désordre sur la voie publique, répandre des tâches d’étrangeté dans la ville, être illicite, résister à une société qui m’indispose. Je ne sais pas trop tricher, mais si depuis 1971, j’ai toujours obtenu des subventions, ce n’est pas moi qui les ai obtenues, ce sont les femmes qui m’entourent , moi j’en suis bien incapable.

10 avril 2011

Onfray explique qu’il y a 3 façons d’êtres socialiste. La première, c’est de pencher vers la droite, sous une casaque du style PS, la seconde c’est de prononcer de magnifiques imprécations de gauche tout en refusant de prendre le pouvoir, la troisième c’est de ne pas même pas faire le détour par la politique, mais d’appliquer ses idées immédiatement et de créer des îlots où on ne disserte pas sur l’utopie, mais où on la réalise modestement. La France est truffée de lieux culturels où on pratique la culture autrement, où l’on ne cherche pas à faire que de l’argent, où l’on existe pour les gens. Qui connaît la MJC Berlioz de Pau ? Qui connaît celle de Volmerange les Boulay ? Et pourquoi vous ne liriez pas la revue Cassandre, la seule revue qui défende toute cette résistance culturelle.

17 avril 2011

Pas le temps d’être attaqué par la dépression, je me bats sur cinq fronts à la fois.

Il faut jongler. Du théâtre tous les jours. Hier Kapouchnik, demain Shakespeare, après demain Neuchâtel, puis Pau, Gourmandisiaque, Vania, anniversaires des trésors vivants, prix SACD. Il faut gérer. Notre assistant Aurélien est immobilisé plusieurs semaines chez lui après une mauvaise chute Nathalie supplée avec Claudine. Nous sommes une belle équipe. Et puis surtout je fais du théâtre comme j’en ai envie, pas comme on le demande.

25 avril 2011

Depuis cinquante ans je recherche la famille idéale où tout se passerait en harmonie et en équilibre. Parfois j’ai cru trouver cette merveilleuse famille, mais il y avait toujours un os, un suicide quelque part, un enfant qui se drogue, un malade psychiatrique. Je cherche aussi depuis 50 ans la compagnie de théâtre, idéale, démocratique, modèle d’équité et d’organisation, au service du peuple, et partout je ne trouve que dérapages, prises de pouvoir, écrasement, ex communications. J’ai cherché le pays idéal. Pendant longtemps j’ai cru que c’était la RDA et l’URSS car ces pays mettaient le théâtre au rang des priorités.

Cette histoire d’idéal, ça me reprend sans arrêt comme un prurit. Faut que j’arrête de croire que ça existe quelque part.

30 avril 2011

« Ton problème c’est ton manque de charisme » !

« Est ce que ça s’apprend le charisme ou non » ?

Les lois du jeu théâtral dépendent d’une alchimie mystérieuse.

Tu dis à un acteur « joue plus fort, on ne t’entend pas» et on a beau lui dire, sa voix ne se projette pas. Celui – là, il projette bien, mais son texte semble figé.

Moi bien -sûr, j’ai mille et une théories fumeuses sur le jeu théâtral. Mais de plus en plus je remarque que c’est le domaine de l’insaisissable. On ne peut pas crier à une plante « pousse plus vite » et à l’acteur on ne peut pas dire « joue bien ». L’acteur est le seul à ne pas se voir jouer. Souvent, il se sent bon, mais il y a toujours une espèce d’Hervée de Lafond, cachée dans un coin, qui lui hurle « t’es à chier ». Notre métier ne manque pas de piquant.

7 mai 2011

Michel Onfray s’étonne dans un article du Monde de toutes les polémiques que ses bouquins engendrent. Et il continue après avoir descendu Freud de son piédestal, il s’en prend à Sartre, autre icône. Tout le clan des philosophes méprise son côté homme de médias et vulgarisateur de grandes théories. Le pompon, il va vendre son denier ouvrage chez Ruquier sur France 2.

Personnellement, bon, je le reconnais, j’aime le lire et l’écouter, mais je sais bien qu’il n’est ni Kant, ni Nietszche, ni Schopenhauer. Alors je lui écris un petit mot, je l’ose et je me permets de pointer ses contradictions, qui me font plaisir parce que ça me ressemble. Il répond aussi sec et me cloue au pilori. « Qui est le coupable ? Le philosophe opportuniste et vendu au marché qui défend ses idées à la télévision chez des crétins ou le metteur en scène pur qui, plutôt que de relire Shakespeare, regarde une émission où se trouvent des crétins qui se pavanent avec des philosophes qui composent avec le système » ?

14 mai 2011

J’ai sans arrêt l’obsession de la famille idéale. Dès que j’entre dans une nouvelle maison, il y a toujours quelqu’un qui m’explique qu’ils ont fait tous les travaux tout seuls. La maison est toujours plus belle que la mienne. Le mari aide aux tâches ménagères, la jeune fille Pauline est délicieusement parfaite. Le pâté est fait maison, la confiture de mûres aussi. Les parents ont l’air de bien s’entendre, ils sont beaux. Le parquet est impeccable, et des WC, émane un parfum de forêt. Le soleil rentre par la baie vitrée, on entend le chant polyphonique des oiseaux, un petit chevreuil né dans le colza recherche sa maman. Mais je suis bête, je veux en savoir un peu plus, et je je questionne: “au moins chez vous, il n’y a pas de budget thérapie, assistance psychologique, calmant, psychanalyse” ! Faut que j’arrête de poser ce genre de questions

21 mai 2011

Je me demande bien ce qui me fascine autant dans l’affaire DSK. Ce qui est sûr c’est que le mal nous fascine et nous excite. Vrai ou pas vrai, le grand bourgeois qui réclame à une domestique une friandise buccale, et casse sa résistance à coups de griffe, c’est dans notre inconscient collectif, c’est la corruption, le pouvoir des riches sur les pauvres, et quand c’est un socialiste l’auteur du délit, c’est d’autant plus excitant. Le mâle puissant dominateur qui emmerdait un peuple entier avec « je ne sais pas si je me présente », avec une arrogance extrême, qui se voyait déjà Président de la république, et qui se retrouve en dix minutes plus bas que terre, ça me plaît comme si le ciel se vengeait toujours des Dom Juan, comme si une sorte de justice immanente existait. Oui, qu’il ait violé ou non, il méritait de tomber. Sa remarque nulle et non avenue à Stéphane Guillon montrait déjà toute l’ignominie du bonhomme. Les dictateurs ne supportent jamais qu’on les brocarde.

Nos super observateurs politiques auraient bien fait de le souligner à ce moment là.

Maintenant, ce serait top que le Président en exercice nous fasse un petit dérapage, il y a un paquet de gens en France qui ne mérite que des vacances au pénitencier.

Et moi je suis bien décidé à me pencher sur l’oeuvre de Shakespeare.

30 MAI 2011

Les politiciens feraient bien de se servir du théâtre pour comprendre la société.

On a préparé cent trente chaises pour accueillir le public invité au pic –nique du quartier. Les habitants qui ont donné un légume ont droit à un laisser passer, les autres sont obligés de réclamer un visa. Les habitants sont à 90% des immigrés du Maghreb, de l’ex Yougoslavie, de la Turquie. Ils savent ce qu’est le passage d’une frontière. Très vite, notre espace pique- nique devient un pays. Alors devant cette immigration massive, comment fait –on ? A l’intérieur, les 130 chaises sont prises d’assaut. Le conseiller général qui pense que l’immigration est la chance de la France fait apporter des bancs, les bancs sont pris d’assaut. Nous sommes plus de 350, et pourtant le bureau des douanes délivre encore des visas, mais avertit que les places assises ne sont plus garanties. Eh bien ce qui se passe est simple, on assiste à une auto-régulation, sans violence et dans la bonne humeur. Certains cèdent leur place, et d’autres s’en vont. Alors moi je dis aux partis de gauche, ayez le courage de prendre une position qui ne soit pas celle de Madame Le Pen. Lancez le mot d’ordre : « tant qu’il y a de la place, venez chez nous ». Nous étions 40 millions en 1960, nous sommes 62 millions, nous sommes prêts à monter à 70 millions ! Mais quand il n’y aura plus de place, vous irez voir ailleurs.

4 juin 2011

Nos démêlés avec le pauvre ministère de la culture.

Je dis pauvre, pas par l’argent mais par la débâcle idéologique qui y règne.

Le problème principal, c’est l’évaluation. Et là nous vivons dans une incomparable bouillie, c’est la bouillie du néo-management qu’on essaye d’appliquer aux Arts.

Donc en tableaux Excel, là tous les conseillers sont champions.

On arrive à compter les représentations, oui,mais pour combien de personnes ? Voilà que Royal de Luxe évalue sur Nantes sa jauge à 800 000 personnes. On va diviser la subvention attribuée au Royal par le nombre de spectateurs, et c’est là que l’on va apprendre que Royal, sans doute le spectacle le plus cher, est en, fait le plus économique. Le Conseiller au nom de la science, aimerait bien avoir les souches des billets, ah, il n’y en pas, mais va t-on compter les sans billets ? Et les mesures d’impact ? Qui va mesurer l’impact de cette petite fête de la Myrtille à Finiels en Lozère, organisée par les instituteurs. Mon fils, Christophe, dit qu’il avait huit ans, et qu’il se souvient de tout parfaitement et que sa vie en a été transformée. Il faudrait donc doubler le ministère d’un institut de sondages, d’études de rémanence. Il faudrait surtout que tous les employés des collectivités ministérielles, territoriales et d’autres, n’aient plus de bureau, ni d’ordinateur. Ils auraient un petit cahier et seraient toujours sur les routes à voir les uns et les autres et partager un bout de leur vie.

11 juin 2011

A la remise des prix SACD, je fais filmer nos discours par ma petite fille de 12 ans, puis je balance le film de 5’ sur le net via Facebook. Donc je touche mon carnet d’adresses Facebook, qui est de 850 personnes. Une heure après j’ai 45 commentaires. Mais les 20 personnes dites pompeusement amis, trouvent ça intéressant de partager leur film avec leurs propres« amis ». En deux jours, c’est 10 000 personnes qui savent ce qui s’est passé, et il y a une sorte mouvement qui prend naissance. Donc le Ministre va savoir qu’il a été sérieusement mis en cause, nous allons être sérieusement tancés pour avoir osé briser la loi du silence, et craché dans la soupe, reste à savoir si nos 15 000 amis de Facebook vont nous protéger.

Bien- sûr on peut -être contre Facebook, n’empêche que c’est un outil de contre -pouvoir redoutable.

18 juin 2011

Je crois que je suis fou. Je tombe sur Andromaque joué par la Comédie Française à Orange, je trouve ça dégueulatoire, des comédiens qui brament, qui n’attirent pas mon attention une seule minute, sincérité nulle, corps inexistant, présence à chier, et c’est ça qu’on appelle l’excellence, c’est ça le théâtre le plus subventionné de France ? Alors parlons de la diversité culturelle. Jacques, ce théâtre a le droit d'exister me dit-on sans arrêt, et toi tu existes de ton côté. Certes oui, mais que la République ait le sens de la justice, qu'elle arrête de promotionner le théâtre mortifère et d'assassiner le théâtre vivant. Le drame, c'est que l'on glisse dans l'oreille des Français, le théâtre c'est ça, et rien d'autre. Même, les 2 documentaires qui ont été faits sur nous n'ont pas droit à une diffusion nationale , même pas à 3 H du matin. Alors qu'on arrête avec la diversité etc.

25 juin 2011

Je lis du Shakespeare , et aussi tous les commentateurs. C’est Macbeth qui m’intéresse. Il a reçu des sœurs fatales un message très clair « un jour tu seras roi ». Eh, bien il va commettre une série de crimes abominables pour y arriver. Il fait ça pour sa femme ? pour lui ? pour le pouvoir ? Shakespeare ne donne aucune réponse. Alors les uns et les autres font des théories en appellent à Freud, Mais je me rebiffe d’un coup : ce Macbeth il n’existe pas, ok il a son modèle dans l’histoire, mais Shakespeare, lui il fait du théâtre, il trouve ça intéressant de créer une super bonne ambiance de barbecue, une fête sympa, alors que Macbeth et sa femme font semblant d’être cool, mais que déjà on aiguise les pointes de couteaux du meurtre. C’est ça qui me plait dans le théâtre, on n’est pas obligé de lire 50 000 bouquins de psychologie sur notre envie de tuer

2 juillet 2011

Je suis barré dans Shakespeare, il occupe mes pensées et mes nuits. Soit la légende et le halo de mystère qui règnent autour de lui me trompent, soit c’est un vrai poète. Quand Macduff annonce que le roi a été assassiné ; franchement, Vinaver, Koltes, Novarina, Valetti, ils écriraient quoi ? Ils écriraient « le roi vient d’être assassiné » ou « on a assassiné le roi » ou peut être pour faire un effet, ils écriraient « assassiné, couronne, royaume, meurtre » Shakespeare écrit, c’est moi qui traduis « la haine vient de commettre son plus grand chef d’œuvre » ou peut être mieux « la haine vient de signer son plus grand chef d’œuvre ».

Moi je trouve ça magnifique et toutes les 3 pages il y a des métaphores de rêve, et surtout la vraie marque du grand auteur, c’est la signification multiple. Tout prête à interprétation.. Macbeth il tue un type qu’il aime bien, mais est ce vraiment la couronne qui le tente, ou est ce qu’il ne veut pas prouver à sa femme, que quoique ne bandant plus, il est encore un homme. Tu as lu où que Macbeth ne bandait plus ? Je prétends que Lady Macbeth le laisse entendre. Act 1, scène 7, ligne 40.

9 juillet 2011

T’as le projet, tu le tiens, tu le vois comme un vague tableau dessiné au fusain, mais voilà tu dois transformer tout ça en prose, combien de tables, combien des chaises, à quelle heure tu ouvres, tu veux combien de prolongateurs, c’est combien le budget ? Tu veux de la sécurité ou non ? C’est vraiment le pire des moments, le passage du rêve à la vie pratique. Il y a un calendrier à tenir. Je déteste cette partie de vie, je préfère rêver éternellement des choses vagues. Le danger qui guette et tue les artistes, c’est que trois ans en avance ils doivent déjà traduire leur projet en fiche technique.

Est ce qu’il existerait en France un seul directeur qui me dirait : « vas- y, je te fais confiance, t’emmerdes pas à me faire un dossier ».

18 juillet 2011

Je cale à une question d’Emmanuel Laurentin sur France Culture . Qu’est ce qui a changé dans le théâtre d’aujourd’hui ? Est ce que j’idéalise les années, Berliner, Taganka, Vilar, Strehler, Planchon, Bread and Puppet, Théâtre de la Commune, puis plus tard, Kantor, Pina Baush, comme si après plus rien ne s’était passé dans le théâtre. Est- ce moi qui ai changé ? Pourquoi la jeunesse ne se retrouve t-elle pas dans le théâtre mais court vers les Eurockéennes ? Pourquoi tout ce moisi ? Il n’y a qu’au Soleil et à Bussang, que je retrouve ce qui m’a fait aimer le théâtre, et bien- sûr les premières années de théâtre de rue et toute cette bande de Bartabas, Igor, Branlo, Royal, Archaos. En vrai ce que je dis-là, des milliers de personnes n’osent pas le dire tout haut pour ne pas vexer Braunschweig, Schiaretti, Mayette, Py, Brochen, Baudriller, Bezace, DeMarcy Motta, et je ne sais même plus qui est à Chaillot, tant toutes ces directions sont transparentes et conformistes, et n’allez pas me dire que l’avenir c’est Ribes !

Oh, super Pipo del Bono vient de rejoindre mon petit club de grincheux. Nous sommes 2. Allez 3 avec Roméas de cassandre.

24 Juillet 2011

C’est tout de même bizarre, me disais-je hier en revenant de Bussang par le ballon d’Alsace à quel point la nature peut être belle au soleil couchant sans aucune intervention de l’homme. Si vraiment nous jouons Macbeth en pleine forêt la nuit, nous allons avoir le plus beau décor du monde, mystérieux, odorant, épais, et enserrant le spectateur entre ses bras. Je ne me souviens pas avoir vu la forêt de Birnam avancer dans un théâtre. C’est un défi qui me plaît. Les grandes pièces sont toujours de vrais défis pour les metteurs en scène. Comme la mort de Dom Juan. Tiens justement, notre commandeur de Dom Juan, le Dom Juan que nous avons monté en 1995, il continue de vivre debout sur un rocher sur un petit sentier escarpé dans le Jura Suisse, il fait l’étonnement des randonneurs.

30 Juillet 2011

Je suis retourné là où je suis né. 68 ans après, j’ai retrouvé le lieu de ma naissance, la maison de ma naissance dans la cote des Molles à Chambon sur Lignon, dans le massif central, et je me dis que ce n’est point un hasard si c’est là, dans ce village des justes que j’ai vu pour la première fois le jour en 1943 au milieu d’habitants qui galvanisés par le pasteur Trocmé avaient naturellement accueilli tous les enfants juifs qui cherchaient refuge, et ce pasteur avait prononcé dans une de ses homélies des mots magnifiques : « nous nous battrons avec les armes de l’esprit ». Cette devise je l’ai fait mienne. Rolande Lombard, aujourd’hui propriétaire de la maison me dit :« j’étais sûre que cette maison avait abrité des juifs pendant la guerre, je le pressentais, mais je ne savais pas qui, et voilà Jacques devant moi, Jacques qui est né dans cette maison, Jacques, cette maison est la vôtre, revenez quand vous voulez ».

Et c’est curieux comme dans ce village du Chambon sur Lignon, effectivement je me sens chez moi, c’est le seul lieu dans le monde où je peux prendre la parole et dire «Excusez moi, mais je suis né ici, moi ». Il est vrai que j’ai souvent envie de savoir où sont nés les peintres, les écrivains, les artistes, comme si le lieu de naissance pouvait jouer un rôle dans le déroulement de leur vie.

7 août 2011

Cette affiche qui est sur tous les murs et dans toutes les boîtes à lettres de toute la Suisse me met horriblement mal à l’aise. Je la vis comme les affiches des nazis en Allemagne en 1933. Comment fait-on pour interdire une telle haine ? Et à chaque fois je repense à la solution finale décidée par les nazis en 1942 à Wannsee. Tous ces hommes qui décident cette horreur sont chrétiens et propres sur eux. Il y a vraiment une loi qui régit le monde : quand une chose est vraie, le contraire l’est aussi. Cette Suisse si gentille et si propre est en fait le pays le plus sale du monde.

13 août 2011

Cela fait un bon moment que je me dis que c’est le moment que je m’y mette. Il y a dix ans maintenant que j’ai sorti « Griffonneries » un bouquin épuisé aujourd’hui dont je n‘ai gardé qu’un exemplaire celui que j’avais offert à ma mère et que j’ai ramassé dans sa bibliothèque après sa mort.

Tous les étés, je commence et je me dis, non l’angle d’attaque n’est pas bon, surtout pas de souvenirs embellis par le temps, j’ai essayé de relater toutes les rencontres décisives que j’ai faites, non c’est mièvre, alors j’ai voulu raconter ma blessure intime, celle qui me fait bouger, oh là là, c’est carrément une opération à cœur ouvert, et la vision de mes viscères n’est pas très ragoûtante, mais là je crois que j’ai enfin trouvé un axe, ça vient bien, je n’en suis qu’à douze pages, mais mes doigts galopent à toute vitesse, sur le clavier, ça crépite, j’ai trop de choses à dire sur le théâtre, C’est mystérieux, dix ans de macération, et là ça sort. Oui, la création, c’est de l’ordre du végétal.

20 août 2011

On atteint des sommets kafkaïens. Des centaines d’articles de spécialistes écrivent chacun à leur manière comment se sortir du krach financier qui menace le Monde. Personne n’y comprend rien. On apprend que les Etats sont notés, AAA, ou AA, ou C.. il y a la BCE, qui peut réguler, mais ne veut pas, il y a l’or qui monte, alors à Marseille, il y a 27 vols par jour de colliers et de bagues en or. Si tu résistes aux revendications populaires, retraites, salaires, que tu supprimes des postes, tu peux avoir AAA +. Le président interrompt ses vacances, tant c’est grave. Mélanchon dit mais non, on vous enfume, la dette c’est pas 85% du PIB, il faut la calculer sur dix ans, donc c’est rien. Ce qui est sûr c’est que lorsqu’ils diront, on ne peut plus aider les compagnies de théâtre parce qu’on n’a pas le droit (règle d’or des 3%°), on répondra quoi ? Je sais qu’il y a 700 000 milliards d’Euros qui gravitent au dessus de nos têtes, c’est le montant des transactions financières, on dit sans arrêt que l’on va les taxer, il y a nos riches qui ne paient quasiment pas d’impôts, il y a 80 milliards planqués en Suisse, qui ont échappé au fisc français.Il y a 80 milliards de bénéfices Total dont 40 milliards sont partagés entre les actionnaires, et qui sur le reste ne paie pas d’impôt. Le nombre de milliardaires augmente de façon hallucinante dans le monde. Et nous on regarde de notre fenêtre tous les traders s’agiter, le CAC 40 baisser, les banques qui pleurent, les communiqués angoissants. Je fais quoi, moi ?

27 août 2011; Holstebro.

Cela va faire une semaine que je vis dans le monde clos du théâtre. Je côtoie des gens de théâtre du monde entier, j’écoute des gens de théâtre parler, se raconter, expliquer leur métier, faire des démonstrations. La nourriture est frugale, l’alcool n’est pas bien vu, la cigarette, c’est dans le jardin. L’amour, c’est celui du théâtre, rien d’autre.

Au début c’est enivrant, mais très vite, les dommages collatéraux apparaissent. D’abord la joie, il y a un climat de grande gentillesse, qui tourne à la débilité. L’ignorance du monde extérieure est totale, pas un journal ne traîne, aucune télévision nulle part, on n’entend même pas une trace de radio. On se lève avec le soleil, on se couche avec l’obscurité. Dès 7 H, c’est le training. A l’Odin teatret, tout est symbolique, et le fait que je dorme dans la chambre de Grotowski ne devrait pas me laisser indifférent, me semble t-il….

3 septembre 2011, Copenhague

Que tu sois juif ou arabe ou Rom, t’es forcé d’aller mal, parce que t’as des antennes très sensibles et tu détectes les ondes hostiles. Tu vas forcément mal, parce que tu te dis que cette hostilité, elle doit bien avoir une cause, si les gens t’en veulent, il faut bien qu’ils aient quelque chose à te reprocher. Mais jusqu’à vouloir te chasser, et t’exterminer ? Au Danemark, ils n’ont pas livré leurs juifs aux Nazis, curieux non ? Mieux encore, ce sont les nazis eux –mêmes qui ont refusé d’exécuter les ordres de Berlin, et se sont arrangés pour prévenir les juifs de l’imminence de la rafle, leur permettant de s’enfuir avec la complicité de la population. Cela devrait donner des idées à la Police Française.

10 septembre 2011. Pau

Je me demande si je ne fais pas encore un accès de populisme, mais dans les bénévoles de Pau, il y a un petit bout de femme, une Monique, 55 ans, une personne toute modeste, toute petite comme une pomme, une personne de peu dirait Pierre Sansot. Monique a sans arrêt envie de s’exprimer, mais trouve rarement ses mots, on sent une sensibilité extrême, on sent des blessures profondes, elle dit sans arrêt « comment je pourrais dire… ». Quand elle réussit à parler, elle va directement à l’essentiel. Pour préparer l’événement « cabanes d’un jour », on se divise en commissions, elle choisit la commission « pensée » la commission « intello » ceux qui réfléchissent au sens. Il y a là une sociologue, des professeurs, des personnes engagées dans le social, On se pose des questions. Par exemple, pourquoi détruire en fin de journée toutes les cabanes installées le matin même ? Monique dit : « Dans la vie on te prend tout, vaut mieux détruire ma cabane avant qu’on me la prenne ».

18 septembre 2011

J’ai dit à Cécile : « Tu sais moi dans toute ma vie, je ne suis jamais resté plus d’une semaine sans faire l’amour ». Bien sûr, c’est faux, mais j’ai ce fantasme là, celui du grand séducteur. Cela date du lycée, Michel et Jean Pol, mes copains, avaient quantité d’aventures invraisemblables, et moi j’étais le benêt dans notre trio, rien. Une seule fois on avait entraîné Évelyne dans une chambre, on avait fermé la lumière, et chacun notre tour on l’embrassait sur la bouche, et elle, elle ne savait pas qui c’était. Cinquante cinq ans plus tard, je retrouve Évelyne, elle est maintenant américaine. Je la désire encore. Moi , ce n’est pas l’existence de Dieu qui me trouble, c’est l’existence du désir. Oui, le désir avec un grand D, pas le désir d’Évelyne uniquement, non l’immense désir, celui qui nous anime et nous fait faire les choses. Les Grecs l’appelaient « l’éros ». Et l’éros, je ne sais pas si cela se maîtrise, se développe, s’apprivoise, se stimule. Depuis ce matin j’ai déjà eu 3 désirs violents quasiment irrépressibles dont celui d’un pot de crème de marron. Le désir est il toujours répréhensible ?

24 septembre 2011

Je sors de l’Odéon, mon pas est lent, je suis un homme affligé. J’ai vu le Roméo et Juliette monté par Olivier Py. Mon verdict tient en 3 syllabes : indigent. Ce ne serait pas très grave si Olivier Py n’était pas le futur directeur pressenti du festival d’Avignon. Il faudrait réunir d’urgence une espèce de comité indépendant de sages du théâtre, des vrais connaisseurs. Il émettraient un avis pour Avignon. Oui, je peux me tromper. Le spectacle a été pré-vendu 84 fois dans 20 villes françaises, + Zürich, et comme Py signe la traduction, il va toucher environ 90 000 €. C’est comme ça, c’est légal. Tous les metteurs en scène de classiques savent qu’un mot de changé, cela devient une adaptation. Faudra t-il toujours se taire sur tout ?

1er octobre 2011

Dans les Arts, il y a un temps retard, c’est le temps qui existe entre la création d’une œuvre, et sa reconnaissance par le public. En musique, c’est évident, du côté de Montbéliard, les mélomanes en sont encore à Bach, Beethoven leur paraît déjà moderne et St Saens et Ravel inaudibles, quant à Boulez et Dusapin ce sera dans un siècle.

Par exemple, à l’Unité, nous développons le principe de Brigade depuis 1985 environ, nous appelons ça le théâtre de rue à mains nues, c’est un théâtre qui ne nécessite pratiquement aucun moyen. Il a fallu vingt cinq ans pour que l’on commence à nous réclamer ici ou là des formations de Brigades d ‘intervention théâtrales. Pour nous c’est du passé, pour les autres c’est l’avenir.

8 octobre 2011

J’ai dévoré dans la revue « Frictions » un article de Jean Jourdheuil sur les 40 ans de théâtre que l’on vient de passer. Selon lui, je simplifie, on est passé du théâtre de consommation au théâtre de communication, déserté par la pensée. J’ai cette même sensation, et en plus j’ai l’obsession d’un public vivant, critique, indépendant, insoumis, non monocorde, non consanguin. « La figure du directeur et du metteur en scène des années 60 a, pour l’essentiel, cédé la place à la figure du programmateur flanqué parfois d’un artiste en résidence ou d’un artiste associé. Quelle est aujourd’hui la relation du programmateur et de ses artistes ? Ne serait-elle pas analogue à celle d’un éleveur et ses volailles élevées en plein air ?”. J’ai été frappé par une phrase d’Eugénio Barba : « L’Odin teatret ne finit par être invité que dans des théâtres dirigés par des amis » or ce genre d’amis devient de plus en plus rare. Bon, à part ça, le TNP de Villeurbanne sort d’immenses rénovations, mais ce qui compte ce ne sont pas les travaux, mais l’âme qui habite le théâtre, et souvent celle –ci est inversement proportionnelle aux réfections. Seul Peter Brook aux Bouffes du Nord, et Peduzzi au Channel ont réussi à préserver l’atmosphère de leur lieu.

15 octobre 2011

Je n'ai pas de complexes, puisque les prévisionnistes se sont toujours trompés, n'ont rien vu venir et que rien ne se passe jamais comme prévu.

Pour être sûr de ne pas avoir l'instinct de prévision, je vais écrire certaines prédictions qui bien- sûr seront toutes fausses, car je n'ai jamais prédit juste. Je crois que Sarkozy va mettre une droite à Hollande qui va s'écouler, mais que la droite va mettre une claque à Sarkozy qui va se faire trahir et que le prochain président ne sera ni Hollande, ni Sarkozy. Je crois que l'événement MORTEL ! qui a lieu ce soir à Pau va être raté, faute de public, et que la déception va être grande. Je le pressens, car tout le monde est trop en forme et les conditions trop favorables. Je crois que l 'écologie va s'écrouler, quand on va constater que le développement de l'Afrique et de la Chine est inéluctable. Je crois que la voiture électrique va être un fiasco, à cause de ses batteries toxiques. Je crois que le Sud va monter en puissance et envahir l'occident et que les riches vont être obligés de se cacher dans les forêts pour ne pas être massacrés. Ce sera la troisième guerre mondiale.

23 octobre 2011

Le théâtre du Rond Point, ou Théâtre Jean Michel Ribes, m’écrit. Ils ont une petite revue « ventes contraires » et me disent qu’ils ne manquait qu’un chroniqueur « Jacques Livchine ». Très flatté de cette demande, car comme dit le proverbe « Qui ne joue pas au Rond Point est un moins que rien”, j’avertis cependant que je ne vais pas faire dans le laudatif. Ainsi donc, j’écris mon premier billet qui annonce la couleur : « Je n’aime pas l’entre -soi, je n’aime pas le confiné, le théâtre enfermé, l’arrogance, votre art frelaté, je ne suis pas de votre monde» Un truc dans ce style etc. La réponse a été rapide :CENSURÉ 100%. C’était bien de leur montrer que la liberté de création et d’écriture est très limitée quand ce sont les créateurs qui la gèrent. Moi, j’aurais été ravi de publier un billet aussi anti -consensuel.

30 octobre, 7 novembre perdus dans un bug

12 novembre 2011

Que des hommes politiques de gauche aient une vie sexuelle un peu interlope et ne puissent pas être donnés en exemple à nos enfants, c’est dommage, on aimerait bien avoir comme représentants des individus qui vivent conformément à leurs idées. Ce qui me choque c’est qu’une partie de leur salaire d’élus passe à de l’amour rétribué. Bien sûr, c’est tentant, choisir un top model sur Internet, verser 1500 €, pas cher quand on en gagne 12 000 € , mais pour moi, c’est l’argent de la République. On leur donne les moyens d’être au service du peuple, et eux détournent cet argent dans de sombres réseaux prostitutionnels, pendant que les compagnies de théâtre galèrent pour trouver 1000 €. C’est tout, je n’ai pas de leçon de morale à donner, mais juste prendre conscience des dégâts collatéraux des bons salaires de nos élus du peuple.

19 novembre 2011

Il est bac + 2, non il ne connaît pas l’adversaire socialiste de Sarkozy, la politique c’est pas son truc. Sur un autre groupe de 15 , il n’y en a qu’un qui connaît le nom du premier ministre de la France. Je suis désemparé, mais c’est comme ça. C’est leur monde : Skyrock et les boîtes, et les bitures du samedi soir. A chaque fois, je m’étonne que les voyages à l’étranger, je les fais surtout en en France, à deux pas de ma maison. J’ai déjà dit que j’étais plus proche des acteurs haïtiens que je vais rencontrer là- bas lundi à Port au Prince, que de ma boulangère et de tous ces jeunes du BTS Force vente du lycée d‘à côté. C’est sûr que pour eux aussi je suis un inculte, je ne connais pas les noms de leurs jeux vidéos, de leurs chanteurs, de leurs pokémon, de leurs séries télévisées, et je ne sais même pas que le Portugal vient de se qualifier pour la coupe d’Europe.

26 novembre 2011. Haïti

Haïti, 170 ème rang dans le monde sur 190.

Port au prince est sans doute une des plus ignobles décharges géantes publiques du globe. Haïti est le paradis des rats et des consultants du monde entier. Ils viennent toucher le pognon pour donner quelques conseils éventés jamais appliqués. Le monde entier à pleuré après le séisme, sauf qu'ils n'ont toujours pas versé l'argent promis. Les énormes 4x4 des ONG ou de l'ONU se pavanent au milieu des détritus et autres gravats de janvier 2010. Jacques Livchine, me demande le journaliste, pensez- vous que le théâtre puisse résoudre tous ces problèmes ? J'ai répondu sereinement "oui". Oui, parce qu'ici si rien ne marche c'est que la mentalité générale est viciée par une idéologie de résignation et de psittacisme désuet des occidentaux ; la bataille à livrer ne pourra être gagnée ni par les politiciens, ni par les économistes mais par les poètes…Avant toute chose, ce sont les âmes qu’il faut reconstruire.

3 décembre 2011

Presque 40 ans que nous pratiquons le théâtre de rue. Je me dis, c’est bon, on a tout fait, tout vécu, on n’ira pas plus loin, et voilà que la surprise nous tombe dessus à Haïti.

Je suis toujours grincheux, je dis sans arrêt que plus rien ne m’étonne, que les acteurs jouent faux, que l’on n’y croit pas, que l’on ne sent pas la nécessité, l’urgence du théâtre, que l’on se demande si c’est vraiment la peine de mettre dans l’argent dans un théâtre « hors sol » « hors vie sociale » et voilà qu’à 16 H, le 2 décembre 2011, dans la rue du roi Christophe à Port au Prince, à Haïti, j’assiste à une espèce de miracle incroyable. Le théâtre existe, le public est parcouru par de vraies convulsions, les acteurs sont dans un état second, je suis tétanisé, je ne sens plus le temps, je ne sens plus le sol, je suis accaparé, emmené, ravi au sens propre du mot.

Si vous n’y croyez pas, voilà un tout petit extrait de deux minutes.

10 décembre 2011

Ce qui est très frustrant et donne mal à la tête, c’est d’être en situation de ne pas pouvoir s’exprimer. C’est ce qui m’arrive de plus en plus ici au pays de Montbéliard. Vu que le théâtre de l’Unité fait partie du paysage, est hébergé gratuitement par la ville d’Audincourt, vient d’être aidé par la communauté d’agglomération, je suis en situation d’obligation de réserve. Parce que les élus de gauche ne se privent jamais de te dire : « on ne te retient pas ici, si t’es pas content, va voir ailleurs ». L’arrivée de la gauche ici a été un tel espoir, mais j’ai été tellement naïf. Là, notre bon maire d’Audincourt vient d’interdire le groupe Zep, trop provocateur, selon lui. Oui, c’est vrai, nous avions reçu des menaces de l’extrême droite, mais il ne fallait pas se laisser intimider. Je suis déçu. Et là, c’est le réveillon qui approche , et pour la première fois depuis 18 ans, les rues de Montbéliard seront déséspérément vides, le rituel des Boulons a été rayé de la carte, ainsi en a décidé le nouveau maire de gauche de Montbéliard. Il me reste à prendre un Doliprane.

18 décembre 2011

Pendant des années, j’étais occupé le 31 décembre, soit à Calais, soit à Montbéliard, j’étais occupé à fabriquer des rituels païens, j’aimais ça. Et voilà que la gauche Montbéliardaise supprime sans préavis le rituel du Réveillon. Cela me met hors de moi, c’est une sorte de crime contre une Agglomération, contre une Région. Voir les rues de Montbéliard vides le 31 pour la première fois depuis 20 ans est inadmissible. Heureusement pour Hervée de Lafond, elle part à Valparaiso former de nouvelles brigades théâtrales, moi, je m’en fous, j’adresserai une lettre insolente aux élus de gauche et une fois de plus, cela va faire un conflit et je serai viré et je dirai tant mieux, car je garde ça dans ma tête. « occupe toi de ce qui ne te regarde pas », ne laisse pas les mains libres aux politiques, si ça va pas, dis- leur et tant pis pour ton confort.

25 décembre 2011, Malakoff

Mon roi est coincé. Si j’avance, je suis bloqué par le ministère de la culture, qui après avoir affirmé qu’il n’y avait aucune diminution, vient nous raconter qu’il investit sur Marseille 2013 etc, et sur Luc Bondy à l’Odéon qui veut 750 000 € et que voilà, et c’est comme ça…il faut se résigner à être diminué ;

Sur la gauche, j’ai une agglomération de gauche qui avance dans le brouillard avec un projet culturel amputé de sa moitié, pas de rue, pas de réveillon, tout dans la méga scène nationale. Voilà c’est comme ça. Il me reste la case de la Région, là c’est bon pour 3 ans. J’ai derrière mon roi, la France des festivals de grande consommation, que je n’aime pas et qui par réciprocité ne m’aime pas trop. Je dois trouver 200 000 € de salaires annuels, sinon, l’Unité va ressembler à un champ de ruines. Humainement, tout ne tient qu’avec des fils de toile d’araignée. Sakharov, c’est à toi de jouer. Soit je me replie, soit j’attaque avec ce qui me reste de pièces. Les échecs, c’est l’apprentissage de la stratégie.

2012

1er Janvier 2012

Je souhaite que 2012 soit l’année de l’Intelligence Collective. Il y a tellement de grands penseurs, philosophes, neurologues, sociologues, écrivains, poètes qui ont le savoir, les idées, et la vraie sagesse. Je souhaite que l’Intelligence Collective prenne enfin la direction de tous les pays, qu’il nous faut arracher au plus vite aux assoiffés de pouvoir et aux banquiers,

Je souhaite bien- sûr au théâtre de jouer son vrai rôle social qui est de développer la réflexion individuelle et cracher à chacun sa vérité. Et puis il y en a marre de jouer aux grands résistants, il ne s’agit plus de résister, mais d’inventer.

8 janvier 2012

« Les contreparties ne sont pas assez visibles », c’est Anne Cheneau, une fonctionnaire d’Audincourt, qui parle, « ainsi donc votre convention ne sera renouvelée que d’une année ».

« Vu la conjoncture pas fameuse, vous allez être diminué de 20 000 € qui vont donc succéder aux 37 000 € de l’an dernier », c’est Pascale Canivet de la Drac qui nous explique ça d’une voix monocorde.

Bref, on te montre élégamment la sortie. Un système homéopathique d’asphyxie financière se met insidieusement en place.

Et pourtant jamais nous n’avons été dans une si bonne forme Ils nous mettent en situation humiliante de culpabilisation, avec ce discours détestable, du « place aux jeunes », alors que l’argent qu’ils nous volent, il n’arrivera jamais à aucun jeune.

14 janvier 2012

Le jour où la France perd un A

Edith veut que nous achetions un plumeau à Bricorama pour ôter les toiles d‘araignées qui occupent notre chambre. Je ne suis pas d’accord. J’admire les araignées, leur vie solitaire, et je me demande surtout comment elles ont pu avoir l’idée de tisser une toile pour attraper les moucherons et les mouches. Depuis quelque temps j’ai une sorte de retour aux revues comme «science et vie » que je lisais quand j’avais 12 ans pour essayer de comprendre le monde. Et l’araignée m’étonne. Je dis à Edith, laisse les vivre un peu, elles meurent à l’âge de 8 mois, et puis je voudrais bien assister à leur parade nuptiale. Je me souviens en classe de philo du cours « instinct et intelligence » mais tout de même, me dis-je, l’araignée a l’idée de faire une toile et elle se dit, je vais fabriquer moi –même mon fil de soie. Et elle y arrive. C’est énorme, mais voilà, c’est devenu banal tout ça, tout le monde s’en fout, ça n’étonne plus que moi et les enfants de 5 ans. L’étonnement, j’aime ce mot. Moi aussi, j’aimerais que mon théâtre étonne autant que m’étonne l’araignée.

21 janvier 2012

Qu’est ce qui te pousse à continuer ? c’est Alice, je crois, une apprentie de la formation avancée itinérante des arts de la rue qui me pose cette question. Je te jure, je sens une espèce de foi laïque. J’aurais voulu en fait être avocat, ou géographe, car très jeune, j’étais gêné et perturbé par la faim dans le Monde. Adolescent, je ne supportais pas les festins de Noël. Une nuit du 25 décembre, j’avais fugué et dormi avec des clochards dans la gare de Mâcon. En fait, ma révolte s’est déplacée. Il est insupportable pour moi de savoir que 90% des français n’auront jamais accès à la grande cuisine, qui est de la grande culture, et ne goûteront jamais dans leur vie des perdreaux rôtis sur canapé. Je suis vraiment idiot, mais telle est ma maladie qui me rend obsessionnel. Je ne supporte plus du tout ce théâtre qui ne s’adresse à Paris qu’au public de théâtre. Jamais de ma vie je ne voudrais jouer au Rd Point ni à la Comédie Française. Je crois que le théâtre ne peut pas se passer du peuple, ma souffrance c’est que le peuple lui peut se passer de théâtre.

29 janvier 2012

Bizarre. Nous demandons à nos quinze apprentis avec qui nous passons trois semaines leurs rêves. Nous prenons conscience que la plupart de nos rêves nous les avons réalisés. Avoir un lieu à nous, avoir un public de gens modestes pour échapper au microcosme théâtral. Est ce à dire que notre vie s'arrête là ? Mais non, suivant le proverbe chinois. "Quand tu arrives sur le sommet de la montagne, continue de monter", nous rêvons d'un Macbeth en forêt, et moi je veux absolument aboutir à écrire un livre qui s'appellerait "la cervelle en flammes" qui parlerait du théâtre comme je le rêve.

4 février 2012

Il y a des petites phrases qui peuvent changer le cours de ta vie ou surtout celle de ton théâtre. Je me souviens en 1972, le critique Alfred Simon écrit "l'irritant Livchine n'en restera pas là ". J'ai compris que le vocable "irritant" allait faire partie de mon ADN. Une autre fois, notre président de l'époque, Gérard Deniaux nous rapporte les propos assez négatifs qu'il a entendus sur nous. Ah ça non, l'affront était trop grand, nous avons décidé de venger notre honneur. Notre réponse fut magistrale "Mozart au chocolat" qui a été joué plus de 200 fois. Maintenant c'est à notre tour de donner nos avis sur ceux qui s'interrogent sur leur avenir artistique. Cela fait peur. Surtout moi, qui avais prédit que Patrice Chéreau se planterait à cause de son ambition maladive...

11 février 2012

Juste avant d'y aller, j'allais mal. On devait répéter dans la forêt, il faisait -8°C. J'allais mal, car j'essayais d'expliquer comment jouer le meurtre du roi, et personne ne comprenait rien de ce que je disais. Je n'arrivais pas à être clair, car l'idée, je l'avais, mais elle était floue et ne correspondait à aucun code du théâtre habituel. On est partis dans la nuit, habillés comme des polichinelles, je perdais sans arrêt mes gants. Il fallait mettre les chaînes pour monter dans la forêt. La nuit était sombre malgré deux ou trois étoiles. Dans la forêt, c'était un peu plus facile, d'expliquer, car concret . Les comédiens se sont évanouis dans l'obscurité , j'ai sonné la cloche pour le démarrage de la scène, j'étais l'unique spectateur, j'ai entendu la chouette, des chevaux hennir, des cris d'arbre, et j'ai compris dans certains éclats de voix au loin que le roi d'Ecosse venait d'être assassiné. Cela s'est passé il y a vingt quatre heures, et je suis un homme heureux, car la création, c'est violent comme un accouchement, et quand ça sort, on est heureux.

18 février 2012

J'ai été antisémite quelques minutes. Pour un juif comme moi, c'est un moment de malaise horrible. Cela s'est passé le 16 février 2012 à 11H 35.

Dans l'avion EL AL pour Tel Aviv, certains affichent leur fierté d'être juif par un port ostentatoire de la Kippa, j'ai envie de leur dire "l'étoile jaune ça ne vous a pas suffi"

Il y en a un, trente ans environ, très sûr de lui, arrogant, qui me bouscule pressé d'atteindre son fauteuil N° 54 H. En business Class, des vieux, bourrés de pognon, sans doute, Kippa sur l'occiput, étalent leur grasse suffisance. Et voilà comment marche l'antisémitisme. On présuppose sur un pan de population précise un certain nombre de données : pour les juifs, c'est l'argent, l'arrogance. Ces clichés on les a en nous , malgré nous. Et quand par hasard ça correspond à la personne, tu te dis, eh oui, ce serait donc vrai. Quel horrible et dangereux microbe, puisque cela peut mener à ce que la meilleure des civilisations(!) la civilisation européenne , entreprenne la programmation bien organisée d'une extermination massive d'une partie de sa population.

26 février 2012

Je suis embêté, je reviens d'Israël, j'ai voulu que tout ce que je crois puisse correspondre à ce que je vois. A Haïfa, ville mixte je voulais que les arabes vivent en mauvaise intelligence avec les israéliens, raté, à Saint jean d'Acre, c'est une ville totalement musulmane, minaret, médina , et ça cohabite tranquillement. Je dis à mon ami israélien : donc vous pouvez vivre avec des arabes ? - mais oui, c'est le gouvernement qui veut pas , et de toute façon, le vrai danger ce n'est pas la Palestine, ce sont les juifs intégristes, ils ont tous des familles de huit enfants, ils ne sont pas sur face book, ils ont des vrais contacts avec les gens, ils vont prendre le pouvoir bientôt et donc Israël deviendra un pays taliban à la juive. Aya me donne son point de vue, elle me dit qu'Israël n'est pas loin de l'apartheid . Bref ce qu'on voit n'est pas non plus la réalité.

2 mars 2012

La pire des choses qui pourrait m'arriver c'est d'être obligé de jouer au théâtre du Rond Point ou à 'Odéon, ce serait une souffrance atroce. Voilà j'ai besoin d'aller là où il y a du désert, or nous sommes condamnés à ne pouvoir jouer que dans les passages cloutés , que dans des lieux dédiés à l'Art, qu'entre des balises. Tout est siglé, labellisé, préparé quatorze mois à l'avance, négocié, contractualisé. Or je rêve d'art surgissant, inattendu, qui vous enveloppe sans que vous le sachiez. Dans le métro, hier, j'étais assis à côté d'un jeune qui apprenait par coeur le texte de Rap qu'il venait d'écrire, il susurrait à voix basse, je percevais les battements de sa main, et moi très discrètement je murmurais "la courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur ". J'aime l'Art quand il est furtif.

4 mars 2012

Trois morts cette semaine et une tentative de suicide.

Jean Claude Wallach, c'était un commentateur du théâtre, je tombais souvent d'accord avec lui. Leucémie . 56 ans.

Alfred Dogbé: homme de théâtre du Niger. Un penseur, un écrivain, un des piliers du théâtre Nigérien. Un ami aussi. Cancer du sang. 50 ans

Robert Miny : fondateur et compositeur du cirque Plume. 58 ans. Suicide. Je me sentais proche de lui.

Mylène Castioni, 86 ans un de nos trésors vivants. On chante le temps des cerises autour du cercueil.

Elric Thomas: comédien. il dit au revoir sur Facebook. une chaîne de solidarité se met en marche. On le retrouve, on le sauve.

Alors, je n'arrête pas depuis trois jours d'écrire des messages d'amitié tachés de larmes.

10 mars 2012

L'Art peut -il jouer un vrai rôle dans la société ? "'Action discrète" ce sont des comédiens aguerris qui interviennent où ça fait mal avec humour, c'est l'art de l'imposture et de l'intrépidité. Au moment où le débat présidentiel va sur le terrain du patriotisme, ils soulignent le fait que notre équipe Nationale de tennis n'est constituée que de résidents suisses. Trop fort, merci Pierre Patrice, Julien, Thomas etc,

http://www.20min.ch/ro/videotv/?vid=51535&cid=0

17 mars 2012

Je n'arrive pas trop à le croire, mais il y a des détails qui font mal. Les migrants expulsés de force de Suisse, on les entrave, pieds et mains, mais humiliation suprême, on leur met des couches pour tenir 24 h sans aller aux toilettes.

Oui, nous sommes une civilisation supérieure en raffinements barbares. C'est bizarre, je pense à NKM , Nathalie Kosciusko-Morizet, la porte -parole de Sarkozy, bien bourgeoise, brillante polytechnicienne, elle est complice de toutes ces humiliations faites quotidiennement à nos migrants clandestins.

Je ne pourrai jamais serrer la main des membres du gouvernement de Sarkozy, jamais, ni même les regarder en face, j'ai honte pour eux. Je voudrais bien que les positions de Hollande soient claires sur ce sujet.

Tiens la bande annonce du film suisse de Fernand Melgar, Vol spécial.

25 mars 2012

Je vais aller demain à une sorte de meeting de théâtre où de nombreux directeurs vont rappeler au politique, que la culture c'est important, et que sans culture nous allons dépérir, et qu'un euro placé dans la culture a un effet multiplicateur.

D'un autre côté, je lis un sondage qui nous annonce que 60% des français sont contre les subventions versées à la culture.

Moi je rêve d'un meeting où ce serait les gens qui réclameraient plus de théâtre.

Mais comme je dis souvent" le peuple peut se passer de théâtre, mais le théâtre ne peut pas se passer du peuple". Pourtant j'ai vu des gens affamés de théâtre, pas plus tard qu'hier soir Audincourt. Restons modestes c'est l'Unité qui jouait.

31 mars 2012

A chaque fois je me dis pareil. Faut avoir peur. La peur est un bon indicateur, cela rend la vie intéressante, cela veut dire qu'on n'est pas dans l'habitude et la routine, cela veut dire que l 'on tente quelque chose. Je dis aussi : "faut avoir honte". Tous les rupteurs en Art ont dû connaître la honte de saccager la tradition et l'ordre établi. J'ai eu honte quand à Avignon, les professionnels regardaient avec un tantinet de mépris nos premiers pas en théâtre de rue. J'ai honte et j'ai peur de présenter Macbeth en pleine forêt dans le froid et la neige. Je dois être tordu, il est vrai que je suis né en 1943. Cela marque son homme.

7 avril 2012. Marseille

Quinze jours avant les élections. Cela fait quatre mois que tous les sondages donnent Hollande président, mais en fait personne n’y croit et tout le monde pense que Hollande va se faire battre sur la dernière ligne d’une centaine de voix. Les gens de Culture s’agitent un peu. Des pétitions circulent, réclamant plus de moyens, une loi etc.Les gens de culture ne voudraient pas qu’on les oublie. Mais dans le combat où il s’agir de convaincre 35 millions de personnes, la Culture c’est à peine 150 000 voix. Alors quelques mots creux c’est suffisant pour rassurer notre microcosme. « Nous n’oublierons pas la culture, fondement de toute société « . Comme ça c’est dit. Je suis de plus en plus allergique aux mots creux et dans la culture on est champion : « Une création partagée qui s’articule sur la vie des habitants engendre un lien social que l’on peut dire base de toute citoyenneté ». Insupportable. A part ça je vote pour qui ? Pas pour Abstention, c’est elle qui arrive en tête pour l’instant .

15 avril 2012

Aurélie Voltz la nouvelle directrice du musée de Montbéliard explique avec une extrême passion l'oeuvre de Franceschoni, artiste italien qui ramasse quelques cailloux ou feuilles mortes le long du fleuve le Pô. L'expo s'appelle "écho from the moon". En fait, peu à peu, je vois l'oeuvre dans les yeux d'Aurélie, car ces trois cailloux posés sur un plastique ou ces 3 vases d'une banalité extrême la mettent dans une excitation extrême, et surtout ce tas de graines qui clôture 'exposition. Heureusement je connais mon Duchamp par coeur , l'oeuvre c'est le regardeur. N'empêche que l'art contemporain a sans arrêt besoin maintenant de médiateur qui explique, défend, analyse la démarche. Je ne sais pas si c'est un progrès ou une régression.

22 avril 2012

J’ai connu pour la première fois toute la douceur de vivre dans une cabine du Nord express entre Wirballen et Pskow.” J’adore ces vers de Valéry Larbaud. Hier, je me suis moi aussi senti bien, entre 10 H 30 et 11 H. Kolia et Vincent jouaient dans la chambre, Edith lisait, on avait fait un feu, il pleuvait, et je prenais mon temps avant de voter. Je digérais le Kapouchnik, cet immense amour du public, et ce rendez- vous avec la Drac où pour une fois, ils ne comptaient plus nous jeter, La Région Franche -Comté qui avait décidé de verser 50 000 € à la Franc comtoise de rue pour le repas Fouriériste, et puis la chute de Sarkozy que je sentais en filigrane. J’étais bien. A 18 H 30, 36% de voix pour Le Pen dans mon village. Pour moi, ce n’est pas grave, je les connais ces vieux, leurs jardins clôturés, leurs chiens enfermés, leur xénophobie basique, leurs peurs. Et je me disais, le traitement que nous tous, avons infligé à Eva Joly ce n’est pas mieux. Quadruple peine : femme, norvégienne, ménopausée, juge qui profère des vérités.

30 avril 2012

Les ruches c'est fini, mais tout le dimanche cela continue dans la tête, un sentiment de satisfaction, des images, de beaux visages, de la poésie, du rangement, des regards, des gestes, toute la journée je suis encore habité et hanté par ces ruches. Je m'auto- félicite de la fréquentation , du bon déroulement, du rayonnement de l'Unité dans la France entière. Mais il y a le cas Abdel. 18 ans. Son cerveau est miné d'éclats d'idéologie dominante, troué par le désir de frime, de belles bagnoles, de pognon, ne pense qu'à ça. Croit que dans moins de 3 mois, il sera le nouvel héros comique de Canal +.Les éducateurs nous l'envoient, mais sans doute trop tard. Si les politiques comprenaient ça : moins de police, moins de caméras de surveillance, plus de théâtre. Si seulement....

7 mai 2012

Qu’il eût pu rester me glace encore le corps d’effroi. Ce slogan de campagne “la France forte” était vraiment trop ignoble. Je n’arrive toujours pas à comprendre comment ces gens qui semblent honorables et chrétiens, qui vivent en bons bourgeois, puissent laisser affleurer sans honte aucune leurs sentiments pétainistes, franchouillards prêts à en découdre avec le bouc émissaire du 21 ème siècle, “l’islamiste” et ses produits dérivés, Allah, halal, voile, burka, bombes et aussi dans le même panier le Rom, et le migrant sans –papier, et par extension, le pauvre. Ce Ribéry de la politique n’avait qu’un seul objectif ” le Pouvoir”. Ce matin, il se réveille, il est nu, on s’est mis à plus de vingt millions pour lui retirer son glorieux titre. Ce matin, il n’est plus rien. Tu mets du temps pour monter, mais tu descends en 1 seconde, à 20 H pile. Magie de la démocratie. Bien entendu , je pense à Macbeth...

13 mai 2012

J’ai envoyé le texte qui suit à plus de mille artistes :

“Nos pièces ne sont pas subversives, ne sont pas nécessaires, ne sont pas vitales, ne sont pas urgentes.

Nous avons quasiment tous passés la ligne rouge où le théâtre n'est plus qu'un divertissement léger, tranquille, édulcoré,

Nous sommes devenus une sorte de grand parc d'attraction gratuit.

Pourquoi je nous agresse là, tout de suite ?

Parce que J'ai visité au Musée Branly les maîtres du désordre. Cela m'a rendu dingue.

Cela m'a provoqué un déclic, car on y voit ce que devrait être le théâtre, et quel rôle nous devrions jouer dans la société, et que nous ne jouons plus du tout”.

Ils m’ont répondu. - “Jacques, faut bien que l’on mange, faut que nos spectacles soient vendables”. J’ai alors bien compris pourquoi j’étais fâché avec le milieu théâtral.

Plus que jamais, je pense que l’artistique doit précéder l’économique.

19 mai 2012. St Jean de Monts (Vendée)

Elle me rappelle qu’elle m’a giflé, je ne m’en souviens plus. Nous sommes passés par toutes les phases possibles de la passion en 40 ans de vie professionnelle ensemble. Nous nous sommes adorés, puis détruits, nous nous sommes opposés, nous nous sommes complétés, nous avons construit une demi- centaines de spectacles ensemble. Souvent les retombées n’étaient que pour moi, elle disait que les femmes étaient toujours les laissées pour compte de la création. Nous avons usé des dizaines d’équipiers. Nous avons connu des crises qui nous jetaient à terre, nous nous relevions et trouvions nos forces dans l’adversité. Et toujours nous devons chercher la bonne écologie de notre équipe, alchimie complexe. Quand les non-dits sont trop nombreux, l’air devient lourd, et pesant, nous en sommes là en ce mois de mai 2012.

26 mai 2012

Je crois que le théâtre ne m'étonnera plus. C'est terrible ce que je dis là. Le théâtre n'a pas su épouser la pulsation de ce siècle. Il a été accaparé par une caste de médiocres, encadrée par des hommes politiques qui ne rêvent que de l'instrumentaliser. Alors de plus en plus, je suis prêt à faire des kilomètres pour une œuvre d'art plastique. La Pointe de la douane à Venise, oui, ce foutu milliardaire de Pinault, il m'emmène loin avec les frères Chapman, Je regarde Urs Fischer, le Suisse de Zurich, je suis saisi par son espèce de voyance. Quel théâtre me fera faire 8000 kms de voiture comme je le faisais en 1969 juste pour voir la Taganka à Moscou ? Mais alors, faut -il continuer ? Oui, mais faut prendre le large, fuir la bourgeoisie du théâtre, c'est ce que j'essaye maladroitement de faire.

2 juin 2012. Grasse

La vie fade. j'ai toujours eu peur de ça. Et là j'ai une grave remontée de haine de la vie banale, des lieux communs, des idées toutes faites, de la lissitude générale. Adolescent j'avais voulu sauter en parachute, et je l'avais fait, j'avais 19 ans, je me souviens de chaque détail, après j'avais été chasseur alpin, je voulais dépasser mes limites, devenir le surhomme de Nietzsche . Et puis finalement le théâtre a répondu à mon besoin d'exaltation permanent. En jouant, on passe par des moments de saut dans le vide, de vol plané, de plénitude. Hier, il était 21 H13, Chantal était allongée, je lui susurrais un Verlaine, et d'un seul coup l'air s'est allégé, nous lévitions ensemble, je ne contrôlais plus le texte, il était devenu liquide, nos corps se désagrégeaient comme dans une fission nucléaire. Et puis il a fallu retourner à la vulgarité de la vie réelle.

9 juin

A chaque fois j'y crois de nouveau. Je suis de bonne humeur, j'aperçois un écureuil tout gracieux, je goûte une cerise, corridor du paradis, ou une de ces petites tomates si douces au palais. J'ai une somptueuse énergie dans le corps, le désir d'exister à 150%. Mais en une seconde tout retombe, la voiture fait un bruit douteux , la chienne a des tiques, faut vider le lave vaisselle. Je me replonge dans Fourier, lui qui veut transformer les hommes en "harmoniens", éradiquer la jalousie, inventer un nouveau monde amoureux, supprimer l'exploitation. Ne serais-je un harmonien que quelques minutes par jour, je serais bien content.

19 juin 2012

Que de tourbillons, que d’angoisses, que d’inconnues.

Bref, le site était sur le point de sombrer à cause d’Apple qui nous a annoncé froidement la date fatidique du 30 juin 2012, où désormais ce sera la fin définitive de la publication des sites. Des centaines de pages allaient se disperser dans la stratosphère.

Apple qui c’est ? Personne au bout de la ligne. Des pauvres internautes égarés tentent de donner des conseils de bidouillage sur des forums SOS.

Bref, Il fallait déménager le site.

Un nouveau métier, déménageur de site.

Et alors ? Allais je tout perdre ?

En principe ça y est tout est à l’abri. Le déménageur a agi.

Avec le lien sur la gauche, je pourrai aller consulter, tous mes billets, mes histoires, mes petites morales, mes chroniques de tournée.

Dix ans d’histoire. La mémoire n’est plus en papier, elle est devenue virtuelle

En 2002, nous avons été victimes d’une extrême droite activiste qui avait mis le feu à notre siège social . Nous n’avions pas envie que tout parte en fumée de nouveau.

23 juin 2012

Comment l'Allemagne a écrasé la Grèce, c'était douloureux. C'était fort en symbole. L'efficacité germanique est parfois presque gênante.

On a donc fait cette fête de la musique sur notre petit territoire, sans sono ni micro, on a touché des points forts et sensibles.

Le son du violon dans un bus de travailleurs qui rejoignent leur usine, la musique pendant les pauses chez le constructeur de pare-chocs Faurecia , l'accompagnement du facteur, les concerts couchés chez le marchand de lit. Et le petits du quartier des buis qui font partie du grand orchestre qui joue l'Alleluia de Haendel filmé par les mamans voilées, tout ça c'est de l'or en barre.

Evidemment c'était pas Johnny Halliday au stade Bonnal, nous c'était plus fort, l'art relationnel intime est plus subversif que l'art pour les masses.

A part ça je galère, Apple au joli design est un monstre de cruauté. Je me bats au milieu d'erreurs fatales irréparables. Même mes conseillers sont largués.

Et puis je pense à Jean Luc Godart qui prétend qu'un artiste doit voir au moins une fois par jour "le cheval du laitier". Je vais de ce pas monter à la pâture de Danache, là où une horde de chevaux des Franches Montagnes s'ébat en toute liberté.

30 juin 2012

Je crois rêver. Le premier Ministre qui parle de la Culture en termes élogieux, une Ministre de la Culture qui a l'air très avenant et prend comme conseiller l'excellent van der Malière.

La nouvelle conseillère théâtre de la Drac semble non seulement bien investie, mais nous veut du bien. Rajoutez encore une Région Franche- Comté qui ne parle pas de réduction de budgets, et aide quinze compagnies à évoluer dans les festivals d'été, un maire d'Audincourt qui a des ambitions culturelles pour sa ville, MA scène Nationale (c'est son nom ) de Montbéliard qui programme notre Macbeth. Ne manque que l'Agglomération puisque notre Pierre est devenu Ministre des Finances et va être remplacé.

Je vais devenir quoi, moi dont le fond de commerce est de me plaindre de tout ?

7 juillet 2012

Je n'aime pas vivre entre les clous. Les jours sans exaltation me désespèrent. Plus

j' avance en âge- je vais aborder la septième dizaine de vie- plus l'adolescent remonte en moi. Un besoin effréné d'aventures, un besoin de chocs forts, de sensations sidérantes, me ravage. Retour à la case Rimbaud, Baudelaire. Les banalités des conversations me désespèrent. "tiens il fait meilleur qu'hier» Cécile Guilbert raconte le coma thérapeutique de son mari et trouve que c'est une expérience fantastique à vivre. Complètement fêlé, je me mets à rêver de réanimation, d'un voyage aux portes de la mort, A chaque fois c'est pareil, il faut retrouver le pourquoi profond du théâtre. Edith m'entraîne à un festival à Turin, je sais tout d'avance, et Mc Burney à Avignon, est -ce qu'il est différent des autres ? L’Europe est trop vieille, c’est pourquoi j’attends tout de notre Brigade Haïtienne à Aurillac.

14 juillet 2012 Avignon

Gérald est un des pasteurs du Pays de Montbéliard, il me demande ce que je peux bien comprendre à Sophie Calle. Philippe du Vignal, qui a écrit dans Art Press et ex professeur d'école de Beaux arts de Nancy la qualifie d'artiste mineure. Quelqu'un me dit " ce n'est qu' une exhibitionniste qui fait du voyeurisme !

Les avis sont divisés, et moi ça me parle, ça me travaille, plus que Gauguin, plus que Picasso, plus que Van Gogh, parce que c'est un truc que je cherche dans le théâtre, comment partir de son intimité et devenir universel ?

Pourquoi en me parlant de sa mère, Sophie Calle parle de la mienne et de toutes les mères.

Pensez ce que vous voulez, ça m'est égal. Pendant deux jours, je n'ai pas pu retourner au théâtre, tout me paraissait vain et mièvre. Et tant pis et tant mieux si après sa mort Sophie Calle ne connait pas la postérité...

22 juillet 2012 à Chalon dans la Rue

Hervée me dit : on a un beau succès avec Gourmandisiaque

Je réponds : «c'est très relatif, j'ai vu un spectacle d'acrobatie, très banal, et à la fin, ils ont reçu une ovation du public triple de celle que nous recevons».

A Chalon dans la rue, la ligne de démarcation BON/MAUVAIS n'est pas très claire.

Et puis, quoiqu'il en soit, pour être bon, faut qu'il y ait des mauvais, et en supposant même qu'un jour que tout le monde sera bon, il y aura tout de même des moins bons, donc des mauvais.

Je me suis tellement gavé de bouquins sur les Utopies d'un monde meilleur, que je me fais des réflexions très primaires et idiotes. Style : Il n'y a de bons moments dans la vie, qu'à partir du moment où il existe de mauvais moments. L’Utopie, c’est se fabriquer quelques bons moments, c’est tout.

Ainsi, les mauvais moments sont toujours les signes annonciateurs des bons moments, et vice versa.

Samedi 28 juillet 2012. Villars les Blamont. 25°C

J'avais le choix, Bussang ou les jeux, j'ai tranché. Bussang, le théâtre du peuple, un des seuls théâtres qui ait de l'âme. je suis arrivé à 15 H reparti à 24 H.

Le nouveau directeur Vincent Goethals introduit de la pensée sur scène, il invite Ralite Renucci, Emanuel Wallon et quatre autres pour discuter du théâtre populaire (titre provisoire )