Billet du 17 janvier 2026, un débat autour de la culture
- livchine
- il y a 2 jours
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la monnaie du Centre d'Art et de plaisanterie, le sponeck.
J’écoute une émission de France Culture : la Culture sous pression .
Ça parle de toutes les attaques contre le secteur subventionné de la Culture.
Bizarrement je ne me reconnais pas dans ce débat. Je ne me sens pas concerné.
Quand l’Unité a pris la Scène Nationale de Montbéliard, nous n‘avions qu’un seul souci en tête, l’interrogation de Jean Vilar:
Pour qui faisons nous du théâtre ? Sommes- nous vraiment un service public ?
Nous avions à l’époque un président de Scène Nationale, un chirurgien conservateur qui a craqué quand il a aperçu dans le public quelques jeunes de quartier de type méditerranéen. Et là j’ai fait une colère comme je n’en fais jamais, je lui ai dit “dehors”. Vous n’avez rien à faire ici. Il est allé voir le maire et lui a dit : la programmation de ces trublions va nous forcer à devoir aller au théâtre à Paris. Nous, bourgeoisie éclairée de Montbéliard, nous sommes les nouveaux exclus de la Culture.
Fort heureusement il y avait un adjoint à la culture du nom de Chaneaux qui quoique du RPR nous a soutenu et se réjouissait de ce remue -ménage.
Nous étions ravageurs. J’avais déclaré : je refuse que le contrôle de l’entrée au théâtre commence par la déchirure d’un billet.
Le public avait un passeport avec de jolis timbres correspondant aux spectacles et qu’il fallait faire tamponner comme si on partait en voyage à l’étranger.
Et puis on avait une monnaie le sponeck, et au gré des spectacles vides ou remplis, on faisait varier le taux. C’était ludique, il y avait des spéculateurs qui guettaient la baisse du sponeck.
Avec l’approbation du Maire la scène nationale s’appelait centre d’art et de plaisanterie, les services du ministère avaient mis leur véto, alors nous nous sommes adressés à JacK Lang, il a répondu : pourquoi pas ?
Et puis nous étions fous, nous avions invité le pianiste international Christian Zacharias à la condition qu’il quitte sa tenue de concert pour être habillé d’un blouson de cuir et pareil le contrôle se faisait avec un personnel vêtu comme des hells angels.
De plus nous avions exigé de lui qu’il parle des morceaux qu’il allait interpréter. Cela nous importait de casser le rituel moisi de la musique classique
A la suite de chaque spectacle, on se retrouvait dans les salons de l’Hôtel de Sponeck pour un placotage, une discussion avec l’artiste et le repas qui suivait était ouvert au public, le menu était fixé par l’artiste.
Nous tenions à dépiédestaliser la Culture.
Petite anecdote : nous offrions une coupe de champagne, bien sûr c’était trop cher, alors j’avais pris un oenologue et je lui avais fait goûter un mousseux de basse qualité mais très glacé avec une pointe de kir.
Il n’a rien remarqué d’anormal. L’idée c’est que lorsque la boisson est trop glacée on ne peut plus la reconnaitre. J’étais fier.
Et des inventions nous n’arrêtions jamais d’en faire, nous avions placardé un panneau : “invente ou je te dévore” . sentence de Claude Nicolas Ledoux l’architecte des Salines d’Arc et Senans.
Et le plus important , c’est que remplir le théâtre de Montbéliard ne répondait pas à notre appétit d’ogre, nous voulions remplir Montbéliard de théâtre.
Et c’est sur ce point là que notre différence avec les établissements culturels habituels devenait magistrale.
Nous voulions agrandir notre auditoire et nous adresser à la ville toute entière.
Nous avions mis sur pied le réveillon des boulons le 31 décembre. Ce n’était pas une simple programmation de théâtre de rue. Nous avions des ateliers un peu partout qui préparaient ce moment festif en organisant des bandes. Immense rendez - vous de toutes les catégories de la population. On a débuté avec 10 000 personnes et terminé le 31 décembre au changement de siècle par 40 000 personnes. Je me revois sur le sommet d’une tour de Babel de 40 mètres de haut déclamant des poèmes.
Louis Souvet, le maire de Montbéliard était trop fier d’être appelé le 1er janvier : mais dis donc, à la télé ils ont parlé du réveillon de Londres, de Los Angeles, de Berlin, de Paris, et de Montbéliard ! Et tous nos hôtels affichent complet.
Nous étions trois pour mener à bien ce chantier : Hervée De Lafond Claude Acquart et moi- même Jacques Livchine.
Alors bien -sûr nos établissements culturels prêtent le flanc à la critique, même s’ils ont de bonnes programmations, à qui s’adressent -ils ? Et puis on les accuse de wokisme !
Suis- je populiste quand je me réjouis que le réparateur de ma chaudière me glisse : j’y étais aux boulons , et que le garagiste aux mains remplies de cambouis, m’explique que pour ce réveillon, il recevait toute sa famille de partout.
Il y a eu quatre éditions du réveillon des boulons, puis la municipalité et l’agglomération ont changé de bord. Et Moscovici a décidé de tout arrêter sous prétexte que cela avait été créé sous la droite. Sans commentaire.
Vingt cinq ans plus tard, personne au pays de Montbéliard n’a oublié “les boulons”.



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