Billet du 14 novembre 2022 : le public



Il m’arrive de ne pas aimer le public. Quand je vais au théâtre par exemple, je suis énervé par des applaudissements frénétiques qu’une pièce qui pour moi ne le mérite pas.

Je suis énervé par tous ces gens qui vont voir une pièce, on leur a dit dans leurs journaux que c’était la pièce de de l’année, alors ils ne réfléchissent même pas. C’est obligé que ça leur a plu.

Je suis énervé par la consommation passive du théâtre. C’est une distraction, on a passé un bon moment. La pauvreté des commentaires à la sortie d’un spectacle me navre.

En fait je dois faire une très dangereuse confidence : mes plus grands moments de théâtre je les ai vécus sans public. Comment ça ?

En fait lors de certains “workshops” comme on dit, on joue dans un silence profond, il n’y a pas de spectateurs extérieurs, juste les participants et on se met à vivre dans un temps suspendu une émotion théâtrale si intense qu’elle reste vivante vingt années plus tard, tandis que les derniers films que j’ai vus ne me laissent aucune trace.

C’est un grand problème, le théâtre ne serait-il réservé qu’aux connaisseurs ?

Est-il normal que le public du football connaisse les noms et les biographies de chaque joueur, les enjeux, les tactiques, tandis que les spectacles de théâtre sont pour la plupart jetés en pâture à des publics qui ne connaissent rien des comédiens, rien de l’oeuvre.

Au théâtre de l’Unité nous avons un rituel qui s’appelle le Kapouchnik. Depuis vingt ans, tous les mois nous sortons un nouveau numéro. Hier c’était le 155. A chaque fois nous demandons aux nouveaux spectateurs de lever la main, ils sont de moins en moins nombreux. Et moi qui dénonce sans arrêt le notion de public TLM (Toujours les mêmes ), je suis affligé par cette maladie TLM. Est ce vraiment une maladie ?

En fait nous n’avons plus de public, ce ne sont pas des spectateurs, ce sont des fidèles, ils nous adorent, et pour rien ne rateraient une séance. Chaque comédien nous rapporte des anecdotes style la caissière d’Intermarché : c’est quand le prochain ?

Eric qui jouait toujours Sarkozy se voit alpagué par le patron du Super U d’Audincourt qui lui offre une bouteille. Ils nous reconnaissent partout où on passe : Jacques vous n’étiez pas à la citadelle de Besançon il y a quinze jours, on vous a reconnus, n’est ce pas, derrière un arbre ?

Ils nous apportent les bouteilles de leur vieille tante décédée, et des costumes, des fourrures, des robes, des chapeaux.

Nous sommes quasiment de la part de certains l’objet d’adoration, parfois j’aimerais qu’ils soient un peu plus critiques.

Hervée de Lafond me tance : le public populaire dont tu as toujours rêvé, tu l’as, et tu te plains.

Je lui réplique : ce sont les gens malheureux qui font avancer le monde …