Billet du 2 juillet 2022. Les 20 ans de Kolia



Un des nouveaux gestes du 21 ème siècle: montrer les photos de sa famille sur son portable.

Et moi je n’ai ni mes enfants, ni mes petits- enfants à montrer sur mon portable.

Est -ce à dire que je m’en désintéresse ?

Non, mais je déteste l’interlocuteur qui se force à dire : “comme ils sont beaux. “

J’ai cependant sur les murs du salon, mon père ma mère, ma grand -mère et même des photos de tous mes aïeux d’Odessa.

On appelle ça les racines.

J’ai peur de la famille comme si c’était un milieu trop fermé et étouffant, et pourtant j’y tiens.

Surtout les repas de famille du dimanche qui s’éternisent où l’on réinvente les discussions tchekhoviennes : ai -je connu le bonheur ?

Et déjà les mises en place des successions.

Chez nous, on a le petit plus, le Rappoporchestra, l’orchestre de famille. A peine le repas terminé, on sort les violons, la trompette, les tubas, les accordéons les clarinettes de leurs étuis. Et bonjour la nostalgie : du tzigane, du russe, du yddisch. On n’oublie pas nos racines.

Incongruité inattendue : Kolia a vingt ans. Il ne réclame pas des pépettes pour son anniversaire, mais le livre qui m’a marqué quand j’ai eu vingt ans, et lui expliquer comment il a changé ma vie.

Incroyable demande.

Moi qui n’ai que du mépris pour toute cette jeunesse du tik tok de l’instagram etc.

Ô bonheur, j’ai un petit fils en demande de spiritualité.

Défi immense, reculer de 60 ans.

Depuis une semaine j’écris à Kolia. Kolia est en classe de composition au Conservatoire.

A six ans, il jouait les sonates de Beethoven, et il vient d’obtenir un prix pour la composition d’un motet religieux pour double chœur à quatre voix.

Il réussit tout ce qu’il entreprend.

Quelle idée de demander à son grand père, spécialiste des conduites d’échec, une morale sur sa vie future.

J’ai essayé de lui expliquer.

Ce n’est pas très difficile, à 20 ans deux livres m’ont tellement marqué que je les connais par coeur.

En fait à part la prose du transsibérien de Cendrars et une saison en enfer de Rimbaud je n’ai pas lu grand chose qui m’ait accroché.

Alors je déteste les gens qui disent : j’aime la poésie.

Parce que la poésie en vrai, c’est un tas d’immondices, un fatras rempli d’épithètes.

A part quelques diamants c’est un tas de charbon.

Alors j’ai expliqué à Kolia, le non- conformisme de Rimbaud, les prises de risque et toutes ses interrogations sur la littérature.

Cette formidable conscience qu’on n’arrive jamais au sommet et que l’on ne fait que dégringoler.

Bien -sûr en filigrane, j’espère qu’il arrivera à s’arracher au formatage du Conservatoire.

J’ai terminé ma missive par cette glaçante sentence de Cioran

j’ai connu toutes formes de déchéances y compris le succès.